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Des cours pour « guérir » l’homosexualité
par  la rédaction, le samedi 20 octobre 2012, vu 714 fois

A Bussigny (VD), Torrents de Vie, groupuscule évangélique, propose un stage pour aider notamment des personnes ayant des « pulsions homosexuelles non désirées ». Une pétition lancée par les milieux gays dénonce ce type de « thérapies » venues des Etats-Unis

Des cours sur vingt-six soirées, un samedi et un week-end, le tout pour 700 francs. C’est ce que propose Torrents de vie Suisse, un groupe évangélique, pour aider des personnes ayant des « difficultés dans leur identité et/ou leur sexualité », telles que « dépendances à la pornographie, difficultés de vie à la suite d’abus sexuels, difficultés à vivre l’intimité dans leur couple, pulsions homosexuelles non désirées ». Ce dernier point fait bondir les milieux homosexuels. Une pétition intitulée « Mettons fin aux séminaires pour « guérir » l’homosexualité », lancée par l’organisation All Out, circule sur la Toile. Elle a déjà recueilli 68 000 signatures.

Les cours de Torrents de vie s’adressent à des chrétiens. Une session vient de s’ouvrir le 2 octobre à Bussigny (VD). Elle s’étend jusqu’en juin. Dans le formulaire d’inscription que nous nous sommes procuré, les propos sont plus directs que sur le site internet. Comme potentiels participants, ceux qui « luttent avec l’homosexualité » sont cités avant les autres « problèmes sexuels ».

All Out avait vivement protesté, en juillet, contre un séminaire organisé par Torrents de vie France en Ardèche, qui proposait notamment de « retrouver une saine hétérosexualité » et de restaurer le « vrai masculin » et le « vrai féminin », pour 410 euros par participant. Torrents de vie France avait précisé, dans un communiqué, que « seuls 5 à 10% des participants qui souhaitent suivre une session ou une retraite identifient un malaise lié à des pulsions homosexuelles (souvent des personnes mariées) qu’ils n’accueillent pas ». Et renvoie à l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme concernant la liberté d’expression, pour dire qu’elle est aussi valable « pour ceux qui pensent que la pratique homosexuelle n’est pas un facteur d’épanouissement et d’équilibre. » Ses responsables dénoncent la « désinformation », le « parti pris » et la stigmatisation dont ils font l’objet. Ils disent avoir reçu de nombreuses menaces. En 2011, ils avaient même dû renoncer à un séminaire à Toulouse, en raison d’un vaste mouvement de protestation.

Torrents de vie est en fait une des filiales deDesert Stream , une organisation américaine fondée en 1980 par Andrew Comiskey, un leader de la mouvance « ex-gay ». Ces « thérapies » ont, depuis, essaimé ailleurs. « A travers notre pétition, nous demandons aux gouvernements de dénoncer et interdire ces traitements qui poussent des milliers de gays et lesbiennes dans une spirale d’autodestruction », explique Guillaume Bonnet, chargé de campagne chez All Out. « Ces « thérapies » peuvent, dans certains cas, pousser jusqu’au suicide. Elles n’ont surtout rien de médical ou de scientifique. On profite de la vulnérabilité des participants. »

Des dérapages importants – jusqu’à des viols – ont été dénoncés aux Etats-Unis. Rien de tel en France ou en Suisse. Après plusieurs tentatives, Le Temps a fini par obtenir des réponses de la coordinatrice de Torrents de vie Suisse, dont les premiers cours remontent à 1997. « Le but recherché par le participant est souvent d’être rencontré dans sa solitude par des personnes qui vivent des défis semblables, d’être rejoint dans ses profondeurs par l’amour inconditionnel de Dieu, découvrir sa valeur, sa spécificité, accepter et apprécier son humanité, sortir de la honte, de la culpabilité, s’ouvrir plus intensément à son entourage tout en apprenant à respecter, et faire respecter ses propres limites, être en paix avec ses rêves, ses désirs, son élan de vie, grandir dans sa joie d’exister tout simplement en tant qu’hommes et femmes aimés de Dieu, savourer la vie », énumère Nathalie Didier dans un courriel.

Elle assure que son équipe, qui gère généralement des groupes de 20 à 45 participants, n’est pas homophobe et ne se reconnaît pas dans l’expression « soigner l’homosexualité », « car nous ne la considérons pas comme une maladie ». Et rejette le terme de « thérapies » : « Nous ne sommes pas des thérapeutes. »

« Le nombre des personnes ayant un arrière-plan homosexuel varie et représente, en moyenne, entre un quart et un cinquième des participants », ajoute-t-elle. Nathalie Didier souligne que le cours Torrents de vie a bien été créé par Desert Stream. « Mais il a évolué et est aujourd’hui autonome. » Elle dit que son groupe n’a été l’objet d’aucune attaque directe : « C’est un petit cours sans prétention, dans le but de nous encourager les uns les autres dans nos défis, sans faire de la propagande, ni avoir des prises de position qui concernent les revendications gays. Nous ne faisons pas de politique, ni de prosélytisme, nous répondons juste à une demande. Nous désirons plutôt mieux connaître ce milieu très sensible, dialoguer et chercher à se comprendre dans le respect. »

La mobilisation de All Out a déjà eu des résultats. L’Argentine a dénoncé ces pratiques jugées dangereuses et lancé des enquêtes pour y mettre fin. Idem pour la France : en août, la ministre de la Santé a pointé du doigt ces stages, se disant « consternée et scandalisée » que des personnes puissent encore faire une assimilation « aussi grossière » entre l’homosexualité et une maladie. La Californie vient, de son côté, d’adopter une nouvelle loi qui entrera en vigueur début 2013, pour interdire ces « thérapies » sur les moins de 18 ans, dans le milieu médical. Ce n’est qu’en 1985 que l’homosexualité a été retirée du manuel diagnostique et statistique des maladies mentales. Elle a été officiellement déclassifiée par l’Organisation mondiale de la santé lors de son congrès de 1992.

Fait intéressant, le père de ces « traitements », le psychiatre Robert L. Spitzer, a récemment dénoncé ses propres recherches. Il s’est excusé auprès de la communauté gay pour avoir publié une étude en 2003, qui affirmait que la « thérapie réparatrice » pouvait fonctionner pour certains homosexuels « très motivés ». Et Exodus International, mouvement chrétien né en 1976, qui regroupe des organisations comme Desert Stream, a aussi fait un peu marche arrière. Tout en jugeant l’homosexualité déviante, son président, Alan Chambers, a concédé, début 2012, que ces traitements étaient inefficaces et pouvaient même s’avérer dangereux. « Mais Desert Stream ne l’a pas admis et s’est séparé d’Exodus. Il continue de proposer des séminaires « de réorientation » dans plusieurs pays », souligne Guillaume Bonnet. « Jusqu’à Bussigny. »

Source : Valérie de Graffenried pour Le Temps


« Tout était axé sur la culpabilité et le sentiment de honte »

Bertrand a participé à des séances de Torrents d’espoir, d’où il est ressorti « cassé ». Il témoigne

Bertrand a suivi une session « Torrents d’espoir » (huit semaines), version allégée du séminaire en cours. Voici son témoignage :

« Je tiens tout d’abord à dire que je n’ai rien contre Torrents de vie et l’équipe de Bussigny. Cela ne m’a pas réussi, mais je ne vais pas pour autant déconseiller d’y aller. J’en suis sorti détruit. Les mots sont durs. On nous fait bien comprendre que l’homosexualité, c’est mal. Je n’étais déjà pas bien à l’époque, j’étais en dépression, j’avais perdu ma mère, et je vivais difficilement mon homosexualité. Et là, tout était axé sur la culpabilité et le sentiment de honte.

J’étais complètement cassé en sortant. D’autres participants étaient dans le même état que moi. J’étais en colère contre Dieu, j’ai douté de ma foi, puis je l’ai retrouvée. Là, j’ai presque envie de réessayer des cours de Torrents de vie. Pas pour chercher une « délivrance » – car maintenant j’assume mon homosexualité à 99%, j’ai même créé un groupe de chrétiens homosexuels à Lausanne au sein de l’association VoGay –, mais peut-être que cela pourrait m’apporter autre chose au niveau de la foi. Je suis différent. A l’époque, je pensais vraiment que j’étais malade. Maintenant plus.

Nous étions une cinquantaine. Nous passions des soirées à prier, à écouter des témoignages d’anciens qui avaient vécu les mêmes choses que nous et nous disaient combien ils se sentaient désormais bien. On essayait notamment de nous faire croire que l’homosexualité pouvait découler de problèmes relationnels avec le père. Une des consignes était que nous n’avions pas le droit de parler entre nous. Un jour, après un cours, j’ai quand même été boire une bière avec un jeune qui était là. On est tombé un peu amoureux. C’est pour éviter ça que les organisateurs nous interdisaient d’avoir le moindre contact. Mais bon, je ne leur en veux pas. Je suis tolérant. J’ai toujours des interrogations sur la conciliation de ma foi avec mon homosexualité. Des fois, je me demande si je ne suis en fait pas bisexuel. »

Source : Valérie de Graffenried pour Le Temps