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International
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Droits de l’homo à l’ONU
Entretien avec Yves de Matteis
par  Steve , le vendredi 5 mars 2004, vu 712 fois
Tags : - Genève - Pink Cross - ILGA

En 2003, le Brésil déposait une proposition de résolution à la commission des droits de l’homme des Nations Unies aux fins de faire reconnaître et protéger les droits des personnes homosexuelles. La résolution est soutenue par une pétition internationale de l’ILGA et par différentes délégations qui prendront part au vote en mars de cette année à Genève, mais son issue est encore incertaine, comme l’explique Yves de Matteis. Entretien avec le militant, délégué de Pink Cross à l’ILGA.

Au commencement fut le Brésil...

- Yves de Matteis, tu étais présent à la Commission des droits de l’homme de l’ONU lors du dépôt et de l’examen de la proposition de résolution brésilienne en 2003. Peux-tu nous donner plus de détails sur la genèse du texte ? Comment se fait-il que c’est le Brésil qui l’a déposé ?

En fait, tout le monde a été pris par surprise : tout d’abord les diplomates et délégations des pays gay friendly, qui ont finalement pris le train en marche, bon gré mal gré. Idem du côté des organisations non gouvernementales présentes, qui auraient plutôt attendu dans ce rôle des pays comme le Danemark, la Suède, la Norvège ou les Pays-Bas…

Pourquoi le Brésil ? Selon Frederico Duque Estrada Meyer, membre de la délégation brésilienne que j’avais interviewé pour le magazine 360°, c’est avant tout l’ouverture de son pays par rapport à la question du sida qui aurait motivé son gouvernement à prendre cette initiative. Mais j’ai l’impression que c’est aussi le fait d’une nouvelle génération de diplomates, davantage sensibilisée à la défense des droits humains des homos, bi ou transgenres..

« L’homosexualité est une désorientation » - le Vatican, lui, ne perd pas le nord

- Les débats ont-ils été animés ? Qu’en est-il des rumeurs de manœuvres de l’ombre du Vatican et des pays musulmans pour faire échouer la résolution ?

Animés ! C’est le moins que l’on puisse dire ! Je n’avais pas vu une telle atmosphère à la Commission depuis des années. Les membres des délégations officielles se sont même permis des jeux de mots qui en ont scandalisé beaucoup, y compris les équipes chargées de la traduction – on le percevait à leurs voix. Un délégué a par exemple qualifié les gays et les lesbiennes de sexuellement orientés ou sexuellement désorientés.

Quant aux manoeuvres, il ne s’agit pas de rumeurs. Surtout pour le Vatican, comme j’ai pu personnellement m’en rendre compte en approchant les délégations de certains pays d’Amérique latine. Ceux-ci m’ont en effet déclaré que le Saint-Siège avait été particulièrement actif dans leurs capitales respectives, siginifiant son opposition totale au texte présenté par la délégation brésilienne. Bien sûr, j’ai – naïvement – demandé à la représentante du Vatican ce qu’il en était, mais elle m’a répondu que le Vatican ne s’était – bien sûr – livré à aucune démarche de ce genre ! Moi qui croyais que « tu ne mentiras point » était l’un des 10 commandements !

On compte sur Micheline !

- La résolution améliorera-t-elle la situation des homos dans le monde ou finira-t-elle dans un tiroir comme beaucoup d’autres ?

Tout d’abord, il ne s’agit pas uniquement des homos, mais aussi des bi et des trans. Précisons que je représente tant 360° (qui possède un groupe trans) que l’ILGA, association LGBT, et que toutes deux sont particulièrement sensibles à la question transgenre. Tout récemment une personne transsexuelle s’est vu interdire l’accès à un café-restaurant à Genève ! À l’étranger, dans le cas de nombreuses personnes persécutées ou même assassinées, certains criminels ne font pas de différence entre les homos et les trans : il suffit d’avoir l’air un peu différent ou d’être dans certains lieux. D’où la nécessité de défendre le droits humains LGBT en général.

Ensuite, il faut savoir que, si, bien sûr, cette résolution n’aura pas d’implications concrètes immédiates, chaque avancée compte, au niveau diplomatique, ou dans le cadre de l’ONU. Les pays et les diplomates détestent se voir dénoncer pour non-respect des droits humains. Mais cette peur de perdre la face peut également se retourner contre les droits LGBT, car les pays hésitent à défendre les droits d’un groupe social si ce dernier n’est pas trop populaire. Ils veulent être sûrs de leur coup et ne s’avancent qu’en ayant la certitude de « miser sur le bon cheval », à petit pas. Par exemple, si la Suisse a fait des discours particulièrement progressistes ces dernières années, c’est notamment parce que la loi sur le partenariat – désirée par une grande majorité de la classe politique et de la population et en voie d’adoption – donne en quelque sorte à la diplomatie suisse une légitimité nouvelle pour défendre les droits LGBT.

On peut vérifier cette hypothèse en lisant les déclarations suisses critiquant, le 22 mars 2002, les persécutions et la discrimination liées à « l’orientation sexuelle » ou le « mode de vie » ou, le 25 mars 2003, les « préférences sexuelles ». Toutes mentionnent le fait qu’une loi sur le partenariat est devant le Parlement.

En Suisse, nous espérons que Micheline Calmy-Rey, en tant que conseillère fédérale, ne manquera pas de relever l’importance de la résolution brésilienne dans le contexte des droits humains aujourd’hui, et qu’elle fera jouer son influence à la fois pour que l’identité de genre soit finalement incluse dans la résolution – comme le désirent toutes les ONG concernées – et pour que la résolution soit acceptée, y compris par les pays récalcitrants, notamment en Afrique, en faisant jouer la solidarité francophone.

À long terme, cette résolution représente le premier pas vers une inclusion de la problématique LGBT dans le cadre des droits humains en général. Le thème des peuples autochtones était quasiment inconnu il y a quelques années, mais grâce à quelques personnes qui se sont mobilisées, c’est maintenant un des sujets officiels traités par le système onusien. Il en sera probablement de même avec les droits des lesbiennes, gays, et des personnes bisexuelles et transgenres. En tout cas, on peut l’espérer.

Des signatures pas si virtuelles

- Combien de signatures virtuelles l’ILGAa-t-elle récolté à l’heure actuelle ? Vont-elles avoir un quelconque impact sur les membres de la Commission ?

Un décompte est régulièrement établi sur le site dédié à la résolution brésilienne. À l’heure où je réponds à cette interview, nous en sommes à près de 37 000. On peut être tenté de penser que de telles signatures ont moins d’impact que celles que récolte Amnesty International (avec de « vraies » signatures sur un papier « réel »), mais d’un autre côté, les personnes qui laissent leur adresse électronique pourront ensuite participer à d’autres campagnes similaires, pourquoi pas par exemple lors de la prochaine session de la Commission des droits de l’homme en 2005 ?

Résultat : match nul ?

- Adoption, rejet ? Quels sont tes pronostics ? Certains pays ont-ils déjà annoncé leur soutien ou leur opposition ?

De très nombreux pronostics circulent. Certaines organisations, comme IGLHRC, mentionnent le fait que certains pays sont encore actuellement la cible préférentielle de lobbyistes, comme l’Afrique du Sud, l’Inde, le Costa Rica et les États-Unis. Mais actuellement, le jeu est très serré, et il y a quasiment autant de pays en faveur qu’opposés à la résolution brésilienne.

Lors d’un des votes (entrée en matière), la répartition des pays était assez éloquente :

Pas d’entrée en matière (22) : Algérie, Arabie Saoudite, Bahreïn, Burkina Faso, Cameroun, Chine, Gabon, Inde, Kenya, Libye, Malaisie, Ouganda, Pakistan, République arabe de Syrie, République Démocratique du Congo, Sénégal, Sierra Leone, Soudan, Sri Lanka, Swaziland, Togo, Zimbabwe.

Pays prônant un examen de la résolution (24) : Allemagne, Arménie, Australie, Autriche, Belgique, Brésil, Canada, Costa Rica, Croatie, États-Unis d’Amérique, France, Guatemala, Irlande, Japon, Mexico, Paraguay, Pérou, Pologne, République de Corée, Royaume Uni, Suède, Ukraine, Uruguay et Venezuela.

Abstentions (6) : Afrique du Sud, Argentine, Chili, Cuba, Fédération de Russie et Thailande (le Vietnam n’a pas voté).

Tout va donc se jouer dans les semaines qui viennent, ce qui rend particulièrement important la signature de la pétition proposée par l’ILGA pour soutenir la résolution brésilienne et l’inclusion de l’« identité de genre » dans le texte. Ou une prise de contact si par hasard vous connaissez des diplomates qui pourraient donner un coup de pouce.


Signez la pétition en ligne !

Voir aussi article précédent sur le sujet