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Littérature
Que sais-je de l’homophobie ? Homo-ghetto l’enfert des LGBT en banlieu
Érik Rémès réagit à
la mort de Guillaume Dustan
Littérature et vie gay
le lundi 24 octobre 2005, vu 3256 fois
Tags : - France - Littérature

Érik Rémès revient sur la vie de Guillaume Dustan : écrivain, éditeur, mais avant tout provocateur. « Je réagis un peu tard à la mort de Guillaume parce que j’étais à l’étranger. Même si je pense que Guillaume était aussi un mec détestable et haineux, la place qu’il tenait était capitale dans la création littéraire et politique. »

Dustan écrivain

Guillaume Dustan sortait son premier roman en 1996, Dans ma chambre. Un roman brut, abrupt, cru, avec du sexe, de la drogue, des gros seins et des gros culs. La vie d’un pédé dans les années 1990, avec des bites et des virus. De l’amour peut-être, du moins, inconsciemment, de la recherche d’amour. Un roman tout bête qui se lit comme on parle, qui s’écrit comme il se dit. L’intelligentsia parisienne se demandait alors qui pouvait bien être cette folle anonyme. Car Guillaume allias William Baranes, juif de père psychanalyste, énarque et grand magistrat, se cachait derrière un pseudonyme et se masquait pour sa première apparition télé. Guillaume quitte la fonction publique, publie un autre roman, Je sors ce soir sur une soirée en boîte, puis Plus fort que moi sur sa découverte du SM. Avec Nicolas Pages (qui recevra le Prix de Flore 2000) et Génie Divin, il introduit un discours pseudo théorique dans son œuvre protéiforme. Puis arrive Dernier roman et Premier essai, conglomérat illisible et indigeste. Dustan était une poule littéraire et pondeuse : un livre par an et hop ! Il écrivait vite, parfois à la va comme je te pousse. On aime ou pas. Respectait-il toujours ses lecteurs ? Se respectait-il lui-même ? Sur la fin, on peut vraiment en douter. Toujours est-il que ses livres se vendent peu, entre 6 000 et 10 000 exemplaires.

Dustan éditeur

En février 1999, il lance, novateur, chez Balland la première collection spécifiquement pédé en France, Le Rayon Gay, qui deviendra Le Rayon. Et là encore, Dustan édite comme il pond : plusieurs livres par mois. En tout, près de 50 titres avant que la collection ne s’arrête en 2003. Avec du bon et du moins bon, du trash et du soft, de la bourgeoise au camé, des fictions, des auto-fictions comme autant de romans de vie de pédés et lesbiennes comme nous sommes toutes. Pour mémoire de fin des années sida. Dorothy Allison, Hervé Brizon, Eve Ensler, Sir Robert Gray, Marc Kerzual, Laure Ly, Pascal Marty, Nicolas Pages, Cécile Helleu, Christophe Chemin, Stéphane Trieulet, et j’en passe et des meilleurs. Il donne une première chance à de nombreux auteurs. Comme moi, pour qui il accepte Je bande donc je suis après le refus d’une cinquantaine de maison d’édition. Dustan bosse comme un dératé, se fait des relations et ne prend pas toujours le temps de s’occuper de ses auteurs. Mais Dustan était aussi un mauvais éditeur qui s’occupait mal de ses auteurs.

Dustan provocateur

Drôle de personnage que ce Guillaume. À la fois terriblement attachant et, en même temps, détestable. Un garçon très intelligent, violent, possessif, excessif, manipulateur. Un garçon de 40 ans qui paraissait encore parfois traverser une crise d’adolescent. Avec ses envies d’être aimé et son côté insupportable. Enfant gâté, bourgeois, puant. Provocateur, barebacker, cynique, libre-penseur. Un garçon qui n’avait pas sa langue dans sa poche et qui parlait et écrivait, quitte à choquer, rentrer dans le lard des conventions. Un esprit libre. En juin 1999, débute l’affaire du bareback. Act Up, lors de la Gay Pride affiche et distribue des tracts « Baiser sans capotes ça vous fait jouir ? ». L’association s’en prend à Dustan et moi pour notre travail d’écrivain qui, selon elle, «  exalte le risque ». Si les écrivains n’ont plus le droit d’écrire ce qu’ils veulent, ou va-t-on ? Act Up, en pleine panne de sens et sans but fédérateur s’en prend directement à la communauté gay et à ses écrivains. Dustan était un auteur moderne et radical. C’était un auteur qui écrivait sans protection, sans préservatifs, qui se mettait à nu, montait à cru pour dire l’innommable, faire, agir. Dire ce qu’on n’aime pas entendre. Notamment que les pédés ne sont pas forcément ces gentils garçons terriblement intelligents et propres sur eux, petits-bourgeois et aspirant à la santé mentale et physique. Dustan était là pour ça, dire que les pédés sont aussi des vilains pervers et qu’ils doivent le rester pour ne pas perdre leur âme sur l’autel de l’indifférence républicaine. Et on lui donne acte de tout ce joli bordel en plein règne d’un consensus qui bande mou. Mais Dustan est mort, et avec lui, c’est un peu de l’utopie des années 1990 qui disparaît à jamais. Les pédés normatifs et hygiénistes ont-ils gagnés ?

Figure médiatique - Le meurtre de Guillaume Dustan

Peu à peu, il devient une figure médiatique, enchaîne le télés et les interviews dans la presse branchouille : Inrocks, Technikart et patati et patata. Il se présente en perruque colorée comme une folle des années 1970, queer. Il parle beaucoup, pour faire de la provoc’, des fois pour ne rien dire, parfois pour dire des grosses bêtises : «  Les capotes ne protègent pas du sida » est certainement le plus grosse. Il a profité de cette affaire du bareback, manipulé les médias pour sa propre promo. Le Sida et le bareback sont des très bons attachés de presse, je sais de quoi je parle. Mais il fallait bien répondre au discours fascisant du triumvirat sexophobe, Têtu,Act Up, Lestrade et consorts. Ne pas être soumis aux bien pensants, donner la parole aux oppressés, les séropos et les barebackeurs stigmatisés. Il fallait du courage pour affronter la bienséance et les moralisateurs. Dustan a été mis au ban de la communauté pour ses prises de positions dangereuses mais courageuses. Les fascistes de la répression Sida ont voulu l’abattre intellectuellement et médiatiquement. Mais il luttait comme il pouvait, contre l’oppression, mais aussi le sida, son hépatite C et une dépression carabinée. Son corps était fatigué d’une vie de toxicomane. Il fallait pouvoir supporter la maladie et les mots de la liberté. Guillaume a été découvert mort le 8 octobre. L’autopsie a prouvé une « intoxication médicamenteuse involontaire ». Une partie de la communauté gay est aussi responsable de la mort de Dustan, écrivain fulgurant et stupéfiant des années 1990. En le rejetant et le dénigrant, beaucoup d’homos, qui avaient peur de voir leur propre part d’ombre, ont participé à sa mise à mort. La communauté gay a du sang sur les mains, le sang d’un écrivain majeur, un poète comme on n’en fait plus.

Érik Rémès www.Erikremes.net