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Eyes Wide Open
Tu n’aimeras point.
par  Florent - Vogay, le vendredi 30 octobre 2009, vu 555 fois
Tags : - Cinéma

Après une avant premier le 5 novembre à Genève (Les SCala) c’est le 11 novembre que sortira sur les écrans romands Eyes Wide Open / Tu n’aimeras point le premier long métrage du réalisateur israélien Haim Tabakman très remarqué lors du Festival de Cannes en mai dernier.

Aaron est un membre respecté de la communauté juive ultra-orthodoxe de Jérusalem. Marié à Rivka, il est le père dévoué de quatre enfants. Cette vie en apparence solide et structurée va être bouleversée le jour où Aaron rencontre Ezri. Emporté et ému par ce bel étudiant de 22 ans, il se détache tout doucement de sa famille et de la vie de la communauté. Bientôt la culpabilité et les pressions exercées par son entourage le rattrapent, le forçant à faire un choix...

Le cinéma israélien est riche de plusieurs excellents films abordant la thématique gay. Après Yossi et Jagger qui présentait une idylle au sein de l’armée et The Bubble qui retraçait lui la relation difficile entre un juif israélien et un musulman palestinien ; Tu n’aimeras point aborde une nouvelle fois le sujet de l’homosexualité dans la population israélienne mais cette fois au sein d’une communauté juive ultra-orthodoxe de Jérusalem. En prenant cet exemple extrême, Haim Tabakman met en exergue le poids d’une société traditionaliste où la religion s’immisce dans toutes les facettes de la vie au travers des Mitzvot (prescriptions issue de la Thora) qui régissent les moindres gestes du quotidiens, même le plus anodins, afin que tous contribuent au bien être de la communauté et donc à l’œuvre divine.

Au sein des « craignant dieu » comme ils se nomment eux-mêmes, l’individu, ses désirs, ses aspirations personnels sont totalement niés. Tout ce qui importe c’est le groupe : le couple, la famille, le quartier, la communauté des hommes et celle de dieu. Cette société vivant en vase clos ne peut se permettre de tolérer la « dissidence » ou la « déviance » vis-à-vis des règles qui la régissent sous peine de voir ses fondements menacés et donc d’être vouée à la disparition.

Ainsi la suspicion nait autour de la relation entre le boucher et son nouvel apprenti, elle amène tous les regards sur les deux hommes qui doivent se réfugier dans le froid du laboratoire de la boucherie pour se voir. Naît alors la culpabilité dans l’esprit d’Aaron. Il a l’impression de trahir la femme qu’il aime du plus profond de son cœur et tout ce en quoi il avait toujours cru et qui avait jusque là guidé toute sa vie. Mais le bonheur de pouvoir enfin vivre librement est aussi tentant que le corps de ce jeune homme qui s’abandonne.

Jusqu’à quel point est-il tolérable de laisser une croyance nous dicter notre façon de vivre ? Jusqu’à quel point l’homme est-il capable de renoncer à sa liberté individuelle afin de répondre aux exigences de la société à laquelle il appartient de fait ? A quel prix ce renoncement à soi-même se fait-il ? Autant de question qui sont facilement transposables en dehors du cadre de la religion juive et de la société ultra-orthodoxe de Jérusalem.

A une époque où la religion sert de caution ou de justification à tout et n’importe quoi : de l’insulte par un jeune politicien à l’attentat meurtrier lors d’une réunion d’un groupe de paroles de jeunes homosexuels, les interrogations soulevées par le film ne sauraient être plus pertinentes au vu de cette actualité.


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Inutile d’aller chercher midi à 14 heures pour expliquer la présence récurrente du cinéma israélien sur les écrans : elle tient au surprenant réservoir de talents sur un petit territoire et à la puissance critique dont les réalisateurs témoignent à l’égard des maux du pays. Le premier long métrage de Haïm Tabakman, Tu n’aimeras point, remarqué en mai au Festival de Cannes, possède à très haute dose ces deux vertus.

Le sujet du film n’y va pourtant pas avec le dos de la cuillère ; il offre même toutes les raisons de s’inquiéter. Un boucher ultra-orthodoxe de Jérusalem, marié et père de famille, s’éprend avec une passion irrépressible d’un jeune étudiant d’une école talmudique.

Familier des grincements politiques et des couples improbables (militaires homosexuels, idylle israélo-palestinienne...), jamais le cinéma israélien n’était allé aussi loin dans ce que l’on pourrait tenir pour une scabreuse provocation. Il faut donc voir le film pour prendre la mesure d’une œuvre sensible et subtile, qui ne simplifie rien, et qui parvient à nous attacher, comme si de rien n’était, à son récit et à ses personnages. Il y a là, au vu de la délicatesse et du péril du sujet, la matière d’un exploit.

Aaron, boucher d’une communauté de stricte obédience cloîtrée dans un quartier réservé de Jérusalem, vient de perdre son père. Tandis qu’il rouvre la boutique sous une pluie battante, un jeune homme venu d’ailleurs, étudiant talmudique en quête d’un travail et d’un logement, s’y abrite. A la recherche d’un employé, le taciturne Aaron finira par engager Ezri, en le logeant provisoirement dans sa boutique. Le mystère qui entoure Ezri, sa beauté ténébreuse, la liberté intérieure qu’il s’autorise à l’égard du joug de la Loi juive, ouvrent insensiblement en Aaron, réglé comme un métronome sur les commandements de sa foi et les us de sa communauté, une brèche qui se transforme bientôt en abîme.

La boucherie deviendra le lieu où les deux amants se cachent, avant que la rumeur puis le scandale et les menaces ne finissent par les déloger, plaçant Aaron devant le choix de la rupture familiale et sociale ou du renoncement à sa passion. Ce développement narratif ne procède pourtant pas de ce moment attendu où le réalisateur abattrait ses cartes pour mieux stigmatiser l’obscurantisme de la religion.

Ici, chacun a ses raisons, et le personnage d’Aaron est aussi sincère dans l’amour qu’il porte à sa femme que dans la passion qui l’attire vers Ezri, dans l’adhésion à sa foi que dans le désir qui le pousse à la transgresser. Ce que montre en revanche très finement le film, en faisant du personnage et plus encore du corps d’Aaron le lieu privilégié de cette tension, c’est cette limite au-delà de laquelle les deux logiques se révèlent inconciliables.

Et la démonstration n’est aussi convaincante que parce qu’elle passe par les moyens de la mise en scène plutôt que par ceux du discours. Tout dans l’évocation des moeurs communautaires trahit ainsi l’assujettissement volontaire à une loi qui maintient le corps et la nature dans la sphère de la spiritualité et du rituel : l’exiguïté de l’espace, l’absence d’horizon, les couches de vêtements superposés sur la chair, la codification de l’acte sexuel, le foulard de la femme masquant une somptueuse chevelure, le strict respect de la moralité et des apparences.

Tout, dans la relation qui unit les deux hommes, renvoie en revanche au dérèglement, mais aussi à la libération du désir : la baignade dans la source, la reconquête de la nudité et du dépouillement, la flamme d’un baiser dans une chambre froide, la spontanéité des gestes, l’oubli de soi-même et du monde. D’avoir fait du personnage d’Aaron un boucher n’est pas anodin, au regard de la tradition juive. Car sa fonction, qui consiste à cachériser la viande en la vidant de son sang, en fait un homme qui se situe à la croisée du pur et de l’impur. Que par une piquante ironie, Aaron se nomme par surcroît Fleischman - ce qui signifie au sens propre « boucher » et au sens étymologique « l’homme de la chair » - inscrit jusque dans son nom le conflit qui le traverse. Il y a d’ailleurs quelque chose de la parabole dans ce film épuré, qui fait du personnage d’Ezri une sorte de tentateur, incarnation de ce corps désirable qui serait - au contraire du christianisme dont on perçoit des résonances dans la remarquable composition musicale de Nathaniel Mechaly - comme l’ange déchu du judaïsme. Voici en tout cas un film qui, après Kadosh (1999), d’Amos Gitaï, Avanim (2004), de Raphaël Nadjari, et My Father, My Lord, de David Volach, témoigne avec acuité de l’épineux problème des rapports entre laïcité et religion en Israël, enjeu dont la résurgence frappe aujourd’hui à toutes les portes.

Jacques Mandelbaum

Source : Le Monde