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Histoire LGBT
Le témoignage bouleversant du dernier "Triangle rose" (...) "Les homosexuels sont un danger absolu"
Gay à l’armée,
brisé par la Mob
par  la rédaction, le dimanche 16 mai 2010, vu 449 fois

Entre 1939 et 1945, les soldats homosexuels sont punis malgré l’avènement d’un Code pénal progressiste. Parcours d’un Vaudois avant la Journée contre l’homophobie de lundi.

Ernest tente de se tenir droit dans son uniforme militaire, face au tribunal. La scène n’a pas laissé de trace visuelle. Mais imaginons ce gaillard du Nord vaudois le cheveu ras, le teint à peine halé par les années qu’il a passées en Afrique comme agent commercial. Le soldat ne le sait pas encore, mais il finira la journée en prison préventive. Ce 10 octobre 1940, cet homme de 31 ans est mis à nu par la justice militaire. Parce qu’il est homosexuel. « C’est du temps de l’école que j’ai été victime d’individus qui ont profité de ma jeunesse, dit-il au juge d’instruction militaire. Dès lors, j’ai toujours lutté contre la tendance que j’avais à rechercher des hommes. Je n’ai pas toujours pu sortir victorieux des luttes que je devais soutenir avec moi-même. »

Peu avant, en 1938, la population vient pourtant d’accepter le nouveau Code pénal suisse qui décriminalise l’homosexualité. Il entrera en vigueur en 1942. Mais derrière cette évolution – qui survient alors que les pays voisins durcissent leurs lois sous l’influence fasciste – se cache une autre réalité. Celle du Code pénal militaire, qui condamne sévèrement ceux que la troupe appelle « pédales ». Ernest fait partie de la centaine de destins d’homosexuels sortis des archives militaires par Thierry Delessert , chercheur à l’Université de Lausanne, dans le cadre de sa thèse sur l’homosexualité durant la Seconde Guerre mondiale.

 « Un individu vicieux »

Octobre 1940. La Suisse est encerclée par les puissances de l’Axe. Durant la mobilisation, il faut maintenir l’ordre dans la troupe. Ernest vient d’être dénoncé par son camarade Emile, 20 ans, dont il aurait abusé durant une nuit à la caserne. Celui-ci s’est réveillé tout surpris, jouissant dans son sommeil des caresses prodiguées par son aîné, contre son gré. C’est en tout cas ce qu’il raconte au juge.

Est-il vraiment victime de contrainte ? S’évite-t-il des ennuis en accusant son voisin de dortoir ? En tout cas, Ernest avoue. Mais les témoins qui se succèdent à la barre pour colporter des rumeurs à son sujet – indiquant qu’il est récidiviste – auraient suffi à le condamner. Parallèlement, la police vaudoise enquête sur cet homme, employé de banque durant ses congés militaires. « Nous le connaissons comme un individu vicieux. Le 6 mars 1939, il fait l’objet d’une contravention après avoir été surpris dans un WC public en train de se masturber avec un ami », dit le rapport de police.

Les homosexuels sont-ils sous surveillance ? A Zurich et à Bâle, c’est avéré : la police tient un registre. A Lausanne, Thierry Delessert n’en voit que des indices. Mais des WC publics de Saint-François et de la gare, ainsi qu’un parc public, sont régulièrement inspectés. La police de sûreté va jusqu’à perquisitionner au domicile de la mère d’Ernest. Selon les recherches de Thierry Delessert, cela se serait sans doute passé différemment s’ils avaient été plus nantis. « Lorsqu’une grande famille est concernée, tout le système s’entend pour être discret. On n’interroge ni la femme ni les enfants. » On évite aussi aux prévenus de bonne naissance les contrôles médicaux physiques infligés à certains soldats pour « prouver » leur homosexualité.

En décembre 1940, Ernest est condamné pour « ces déplorables habitudes qu’un séjour en Afrique a ancrées plus profondément en lui », indique le jugement, dans l’esprit de l’époque. Le soldat écope de 9 mois de prison, 5 ans de privation des droits civiques, du paiement des frais de justice et de l’exclusion de l’armée. Socialement, il est mort. Une peine lourde, caractéristique d’une tendance romande, selon le chercheur : paradoxalement, cette région où l’homosexualité n’était depuis longtemps plus considérée comme un délit se montre plus sévère que la Suisse alémanique à cette époque. « C’est comme si la justice militaire permettait enfin la condamnation d’une tare morale que le droit traditionnel n’autorisait pas », estime Thierry Delessert, lui-même militant gay. De la prison d’Orbe, Ernest demande le sursis sur la privation de ses droits civiques. Il est soutenu par la Municipalité de Lausanne, qui y trouve son intérêt : elle constate qu’elle devra subvenir aux besoins de sa mère si l’homme ne peut plus le faire. Mais le général Guisan rejette sa demande.

Ils sont 176 à avoir ainsi été condamnés sous les drapeaux par la justice militaire, entre 1939 et 1945 parce qu’ils aimaient les hommes .


Le droit à l’homosexualité en quelques dates

Condamnation Depuis des siècles, la religion motive l’homophobie. Dès le haut Moyen Age, les relations entre personnes du même sexe sont considérées comme un péché, poursuivies pénalement et passibles de mort.

Dépénalisation Au XIXe siècle, l’entrée en vigueur du Code Napoléon entraîne l’arrêt des poursuites contre l’homosexualité entre adultes dans les cantons latins. Outre-Sarine, elle reste condamnée d’office. Mais des clubs voient le jour dès les années 20, à Zurich, puis à Bâle. Il faut attendre 1942 et la mise en oeuvre de la réforme du droit pénal au niveau suisse pour une dépénalisation.

Vers l’Égalité Le combat pour l’émancipation des homo-sexuels prend de l’ampleur dans les années 70. En 1992, le nouveau droit pénal traite les relations hétérosexuelles et homo- sexuelles sur un pied d’égalité. Le partenariat enregistré est accepté en 2005.


Source : Laure Pingoud pour 24Heures