Accueil du site > Infos > International > Homoparentalité : la psychanalyse (...)
International
Malawi : le couple condamné pour homosexualité est gracié Une publicité pour Têtu censurée
Homoparentalité :
la psychanalyse peut-elle
dire la norme ?
par  la rédaction, le lundi 31 mai 2010, vu 233 fois

Il y a beau temps que certains psychanalystes lacaniens nous rebattent les oreilles avec un « ordre symbolique » d’où ils déduisent un « ordre sexuel » dont l’impératif catégorique n’est autre que le modèle dominant de l’hétérosexualité. Une telle position, strictement anhistorique, est pourtant mise en cause par l’évolution des mentalités et des pratiques sociales qui sont aujourd’hui les nôtres.

C’est pourquoi ils cherchent un ultime recours contre cette évolution en invoquant la nature indépassable d’une « différence sexuelle » biologique dont l’« effacement » dramatique par les nouvelles technologies remettrait en cause « les interdits fondamentaux » et menacerait d’effondrement la raison elle-même… Telle est notamment la position de Jean-Pierre Winter dans son dernier livre [1], qui milite contre toute légalisation de l’homoparentalité. Cette position, pourtant, est loin de faire l’unanimité parmi les psychanalystes. Je dirais même quelle représente une déviation du lacanisme.

Toute l’histoire de la psychanalyse, en effet, va contre une telle fétichisation de la différence. Aujourd’hui, la stigmatisation sociale de l’homosexualité est remplacée par le souci de la santé mentale : le discours homophobe étant interdit, on affirme que l’homoparentalité rendra nos enfants fous. Mais le catastrophisme qui prédit, dans deux ou trois générations, des effondrements psychiques, témoigne d’une absence totale de sens historique et ignore la plasticité de la sexualité humaine. Freud, pourtant, a fait sauter d’un coup en 1905, avec les Trois Essais sur la théorie sexuelle, le verrou des mentalités concernant la norme sexuelle. Dans l’Introduction à la psychanalyse, au regard d’une sexualité élargie à la sexualité infantile et à l’ensemble des « perversions », la sexualité dite « normale » apparaît comme une « moyenne conventionnelle » peu satisfaisante. Pour définir le sexuel, affirme-t-il, il faut écarter deux choses qui en limitent l’extension : l’acte sexuel et la procréation. Ce que Lacan reprend en parlant de « rapport sexuel supposé ». Or ce sont précisément les deux choses auxquelles se cramponnent les gardiens de l’ordre symbolique. Il faut bien en effet que la différence « réelle » prétendue s’incarne dans une scène concrète : « L’atome de société qu’est le couple procréant ».

Curieusement, pour s’opposer à l’explosion redoutée de cet atome conjugal, Jean-Pierre Winter cherche à démontrer « la proximité entre le discours religieux et celui des "homoparents" », arguant du mépris du corps par le christianisme pour conclure : « Les tenants de "l’homoparentalité" seraient de ce fait bien plus religieux qu’ils ne le croient quand ils militent, soutenus par l’idéologie scientiste d’aujourd’hui, pour la séparation radicale du plaisir et de la reproduction. »

Il va jusqu’à s’étonner benoîtement que « l’Église, comme institution, semble peu favorable à l’homoparentalité ». Pourtant, c’est bien la morale catholique qui, depuis Saint Paul jusqu’à Benoît XVI, impose de ne jamais séparer l’acte sexuel de la procréation et refuse, au nom de la « loi naturelle », toute intervention impliquant quelque « technologie » : IAD [2], FIV [3], mère porteuse [4], naissance sous X, etc. Exactement la position que soutient Winter. Au nom de quoi ? De ce que la « généalogie » serait par là brouillée.

Mais des généalogies brouillées, n’en avons-nous pas tous les jours des exemples parmi les personnes qui font une analyse ? Qui affirmera que les familles hétérosexuelles ne s’y entendent pas à brouiller les généalogies ? Sûrement pas les psychanalystes !

Lacan, pourtant plus normatif que Freud, a tenté dans Encore (1975), de libérer la « sexuation » des essences figées « homme » et « femme » pour affirmer une « liberté de choix » quant au sexe, indépendamment des « attributs sexuels » : « On s’y range, en somme, par choix - libre aux femmes de s’y placer si ça leur fait plaisir (côté homme). Chacun sait qu’il y a des femmes phalliques, et que la fonction phallique n’empêche pas les hommes d’être homosexuels […] A tout être parlant, comme il se formule expressément dans la théorie freudienne, il est permis, quel qu’il soit, qu’il soit ou non pourvu des attributs de la masculinité - attributs qui restent à déterminer - de s’inscrire dans cette partie (côté femme). » On s’y range en somme par choix, quels que soient ses « attributs sexuels » - choix inconscient, bien sûr : pour « l’être parlant », la différenciation sexuelle relève d’une tout autre dimension que la simple « réalité » biologique. « Telles sont les seules définitions possibles de la part dite homme ou bien femme pour ce qui se trouve être dans la position d’habiter le langage. »

Chacun avec son bout de réel, dit encore Lacan, faisant écho à Freud : « Chacun avec son bout de la grande énigme sexuelle. » Or, on ne saurait nier qu’il y ait une histoire de la sexualité, où les différentes modalités de la « différence » varient avec les pratiques, de sorte qu’aujourd’hui des différences jadis principales se trouvent secondarisées, et que la « biologie » ne peut plus être considérée purement et simplement comme source de normes éternelles, mais au contraire comme source de potentialités nouvelles.

N’y a-t-il pas dès lors, s’agissant d’être parent, la même « liberté de choix » face à l’énigme de la procréation ? Choix inconscient qui est l’autre nom du désir, croisant le fantasmatique avec le culturel, l’individuel avec l’historique. On sait par expérience que, si le désir inconscient n’est pas à l’œuvre, il n’y aura jamais de procréation. Tel est le symbolique : non point la norme, mais le désir inconscient. Et c’est bien du désir inconscient que naissent les enfants, non de la seule rencontre sexuelle.

Le danger de ces « déviances lacaniennes », c’est non seulement qu’elles discréditent la psychanalyse, mais qu’elles ne sont pas sans conséquences politiques… La fétichisation de la différence sexuelle, dans la répétition lassante d’un tel catéchisme, ne fait que conforter les institutions existantes, dans leur déclin même, sans aider en rien les êtres humains à se repérer dans leur vie sexuelle.

Source : L’Humanité .

Notes

[1] Jean-Pierre Winter, Homoparenté, Albin Michel, 2010.

[2] insémination artificielle avec sperme de donneur

[3] Fécondation in vitro

[4] GPA : Grossesse pour autrui