Accueil du site > Santé > Prévention > Homos et VIH, on en est où dans la (...)
Prévention
VIH : le mois d’avril sous le signe de la prévention Des conseils en santé sexuelle pour les femmes qui ont des (...)
Homos et VIH, on en est où dans la prévention ?
par  la rédaction, le jeudi 21 juin 2012, vu 213 fois

Alors que le nombre de nouvelles contaminations par le VIH chez les hommes homosexuels est en constante augmentation, un débat était organisé mardi 19 juin au Tango, dancing gay du Marais, pour parler prévention. Nous y étions.

« Ca fait quinze ans que je fais la marche des fiertés, et je ne me souviens pas de la dernière fois qu’on a eu la lutte contre le sida comme mot d’ordre ». Il est environ 22h ce mardi 19 juin, et la voix qui s’élève dans le public semble résumer la pensée de la bonne centaine de personnes qui se sont pressés au dancing gay et lesbien Le Tango, dans le 3ème arrondissement de Paris, pour assister au débat « Le sida s’invite à la gay pride : 30 ans après, quelle prévention chez les gays ? ». Et Stéphane Minouflet, président de l’Association de Suivi et d’Information des Gays sur la Prévention du VIH de partager le constat : « le problème, c’est que les revendications portées à la gay pride, maintenant, c’est uniquement le mariage et l’adoption. On ne parle plus du tout du VIH », déplore ce directeur d’un sauna de Toulouse.

Les préservatifs distribués gratuitement boudés, symptôme de la baisse de vigilance

Pour Anthony Bellanger, journaliste chez Arte et animateur du débat, la lutte contre le sida a connu trois périodes : 1985/1995, qu’il appelle « les années de sidération », période d’effroi et de grande mobilisation, 1996/1997, où la distribution gratuite des préservatifs dans les bars s’est généralisée, et 1997 à aujourd’hui, où la mobilisation, donc la prévention, a faibli face à la banalisation de la maladie... et où, du coup, de plus en plus de gens se sont fait contaminer « bêtement », dit-il, sans y penser. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la dernière vraie campagne massive sur le préservatif remonte, selon lui, à 2005.

Hervé Latapie, animateur du Tango et auteur de Génération trithérapie, rencontre avec des jeunes gays séropositifs (Editions Le Gueuloir), a lui pris conscience du problème lorsqu’il a commencé à retrouver les capotes et autres gels mis à disposition dans les toilettes du Tango, éparpillés par terre. « Ca m’a d’abord mis en colère, et je me suis ensuite demandé pourquoi, alors que ma génération a vu beaucoup de ses amis partir, la capote ne semblait plus être une priorité », raconte-t-il à l’attentif auditoire.

C’est que les chiffres, présentés par la socio-démographe Annie Velter sur un powerpoint dans lequel réflechissent les spots bleus, orangés et rouges de la piste de danse, parlent d’eux mêmes. Quatre nouvelles contaminations sur dix concernent des hommes homosexuels et l’incidence des nouvelles infections chez les homos est deux cents fois supérieures aux nouvelles infections chez les hétéros. Et parmi ceux qui fréquentent les lieux de convivialité gay parisiens, la prévalence du virus atteint 17%. Les enquêtes comportementales - réalisées sur la base du volontariat - sont également frappantes : en 2000, 33% des sondés déclaraient avoir des comportements à risques ; en 2009, ils étaient 40%. L’assemblée est partagée entre la stupeur et le silence.

« Entre deux prises de médoc, est-il encore possible de parler du sida ? »

Etonnamment, la génération qui n’a jamais connu le sexe sans la prévention est frappée de manière croissante : entre 2003 et 2009, la part des gays de moins de 25 ans nouvellement infectés est passée de 7 à 14%.

Etonnamment ? Pas tant que cela, pour Hervé Latapie : avec l’arrivée des trithérapies, le VIH fait moins peur. « Entre deux prises de médocs, est-il encore possible de parler du sida ? » s’interroge-t-il, dans une formule qui résume bien ce qu’il dénonce : l’idée selon laquelle contracter le VIH n’est pas grave, puisque des traitements existent. Selon lui, la prévention militante des années 80 a évolué vers une prévention plus institutionnelle, centrée d’avantage sur le traitement que sur le préservatif, déconnectée du terrain. Dans la salle, quelques-uns hochent la tête.

François Bodécot, fondateur de l’association Les Jeunes Séropotes, estime quant à lui que les messages de prévention sont devenus trop complexes : « avant, le message c’était "mettez des capotes". Maintenant, c’est un message de réduction des risques, il faut limite remplir un questionnaire avant de baiser », analyse-t-il. « Et les mentalités ont changé : il y a vraiment eu un glissement sur le thème "c’est génial de coucher sans capote". » D’autant que si l’épidémie se poursuit, c’est d’abord parce qu’on est la majeure partie du temps contaminé par quelqu’un qui ignore sa séropositivité, ensuite parce que les autres infections sexuellement transmissibles favorisent la contraction du VIH.

Dans le public, un jeune homme regrette que l’accent ne soit pas assez mis sur les traitements post-exposition. « A-t-on peur de l’effet « pillule du lendemain » ? », demande-t-il. Pourtant, ce traitement, pris après un rapport non protégé, limite les risques de séroconversion.

L’épineuse question de l’essai de traitement préventif « Ipergay »

Ce qui brouillerait le message de la prévention, ce serait aussi la mise en place de l’essai « Ipergay », qui vise à étudier les effets de la prise du Truvada, habituellement utilisé dans le cadre des trithérapies, s’il est pris en traitement préventif. Cet essai concerne des hommes ayant des rapports à risque, sans remettre en cause la primauté de l’usage du préservatif.

« Je ne comprends pas la controverse autour de cette étude, réagit le docteur Jean-Michel Molina, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Louis et responsable scientifique de l’essai Ipergay. L’objectif, c’est la limitation du risque de contamination, pour des personnes qui de toutes façons en prennent. Il ne faut pas en espérer de miracle, on est encore loin d’avoir un vaccin contre le VIH ! Certains essais PrEp (prophylaxie pré exposition, qui étudient l’effet du Truvada en traitement préventif, ndlr) n’ont pas fonctionné, d’autres ont montré une efficacité de 44% de réduction des risques de contamination. Il faut rappeler que les résultats sont très variables, en fonction des pratiques et des modes de contamination. Laisser penser que le Truvada suffit serait dangereux ! »

Pourtant, c’est bien ce qui gêne certains : que l’on croit qu’avec le médicament, la capote devienne inutile. « Avec le viagra, on est déjà entré dans l’ère de la pharmacosexualité », remarque un homme dans l’auditoire. Pour Stéphane Minouflet, « les gens ne voient que « l’après » essai, pensant que la médicament remplacera le préservatif. Cela entraîne un effet pervers car les gens risquent d’en commander sur Internet, et l’épidémie de s’étendre ».

D’autant qu’un comité d’experts vient de recommander à l’Autorité Américaine des Médicaments d’autoriser la mise sur le marché du médicament, en vente libre.

La visibilité des séropositifs dans la communauté gay, un enjeu majeur

Enfin, l’enjeu majeur, c’est peut-être celui de la visibilité des séropositifs dans la communauté gay. Pourquoi nombre d’entre eux sont-ils placardisés ? Pourquoi ce « tabou de la boîte de médicaments », quand on sait que mieux un séropositif est pris en charge, moins, a priori, sa charge virale sera importante, et donc le risque de contamination sera d’autant réduit ? Pour François Bodécot, les jeunes générations portent le fardeau de l’histoire du VIH bien malgré eux : « Il y a eu un choc culturel avec l’arrivée de la trithérapie, entre ceux qui ont pu en bénéficier et les autres. Il a fallu dire aux jeunes « non, vous n’allez pas mourir », parce qu’ils était terrifiés par ce qu’on entendait. En même temps que ce décalage avec les plus vieux, il y a aussi un problème d’accueil des jeunes séropositifs dans les associations classiques : il n’y a pas d’effet miroir entre leur vie et celle des toxicomans qui étaient pris en charge par exemple », analyse ce trentenaire.

Et d’ajouter, sur la sérophobie : « Nous payons la communication autour du VIH, faite pour effrayer. Il y a avait une pub où un homme couchait avec un scorpion, le scorpion symbolisant le VIH mais aussi finalement le séropositif. Qui ici a envie de baiser avec un scorpion, sérieusement ? ». L’assemblée se bidone.

Partager la responsabilité de la prévention

Résultat, explique Hervé Latapie, des jeunes séropositifs, par peur de dire leur maladie, se sont réfugiés dans la pratique du bareback (rapports sexuels non protégés), seul lieu où ils pouvaient rencontrer des hommes sans peur du rejet. « Au lieu de se demander pourquoi les gens faisaient ça, on les a pointés du doigts », déplore-t-il. Un homme, dans le public, interroge : « pourquoi le seul lieu où un séropo peut se dire séropo, c’est le site de bareback ? Le problème, c’est que les séropositifs ne sont pas visibles sur les tchats gays classiques : il serait bien de les intégrer ».

Ne pas faire penser la responsabilité que sur les séropositifs est également une piste pour améliorer la prévention, selon François Bodécot. « On a tendance à dire à un séropo « tu aurais dû m’en parler avant », sans se rendre compte qu’il est très difficile de risquer d’effrayer. La charge de la prévention doit être partagée entre séropositifs et séronégatifs », estime-t-il.

Plus tôt dans le débat, François Bodécot expliquait qu’avec la trithérapie, « il n’y avait plus la certitude de la mort, et donc moins de colère militante ». Au sortir du débat, la stupeur, sinon la colère, était revenue.

Source : Libération