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Société
Des cours pour « guérir » l’homosexualité EERV - Bénédiction des couples de même sexe
Homos helveticus
par  la rédaction, le dimanche 18 novembre 2012, vu 259 fois

A l’heure de l’homoparentalité et des familles arc-en-ciel, Jonas Pulver s’est demandé quelle geste historique tracent en Suisse les mouvements militants qui revendiquent l’égalité, et aspirent à une certaine normalisation

L’heure est donc au débat parlementaire, dont l’issue permettra ou non à ces familles de faire reconnaître leur statut aux yeux de la loi. Le 13 décembre prochain, le Conseil national traitera de la question de l’adoption partielle. Il s’agit, pour l’instant, d’accorder à l’un(e) des partenaires le droit d’adopter la progéniture de son/sa conjoint(e), par exemple dans le cas d’un couple de lesbiennes dont l’une aurait déjà des enfants. Garde des enfants en cas de décès, autorité parentale, démarches administratives : les conséquences sont fondamentales. L’adoption tout court figure aussi dans la motion déposée – mais elle a peu de chance d’aboutir. Pour ce qui est de l’accès au mariage et de la procréation médicalement assistée, ils ne sont pas à l’ordre du jour en terres helvétiques.

Les enjeux diffèrent partiellement de ceux qui agitent actuellement la France, où le gouvernement de François Hollande devrait statuer sur le mariage et permettre l’adoption tout court courant 2013.

Pavillons de banlieue, poussettes, pelouses fraîchement tondues et chien sagement endormi au coin du feu : l’imagerie des gays et lesbiennes véhiculée par un certain air du temps contraste fortement avec les clubs cravatés des années 1950, les élans libertaires et androgynes des seventies ou les corps déflagrés des années sida. De la discrimination au niveau pénal à l’accès à la parentalité, les mouvements militants régionaux et nationaux ont transformé le quotidien homosexuel en Suisse. Mais au fond, quelle geste historique les revendications LGBT tracent-elles à l’échelle du pays ?

Le ghetto, enclos protégé

Pour Thierry Delessert, historien à l’Université de Lausanne et coauteur notamment de Homosexualités masculines en Suisse, tout commence en 1931 avec la création d’une association homosexuelle à Zurich, qui regroupe dans un premier temps exclusivement des femmes. « Les initiatrices forment une sorte d’antenne de ce qui se passe en Allemagne, où le militantisme est florissant avant l’arrivée des nazis au pouvoir », précise le chercheur.

L’association, qui s’ouvre ensuite aux hommes, devient la seule autorisée dans toute l’Europe. Elle porte le nom de « Kreis », et se masculinise toujours davantage. Thierry Delessert : « On parle à l’époque d’« homo­érote », un terme que s’approprient surtout les hommes gays. Dès 1943, les femmes quittent le Kreis, lassées de leur manque de reconnaissance et d’espace. Les membres entrent dans le cercle par interconnaissance, et paient une forte cotisation annuelle, l’équivalent de 800 francs aujourd’hui. »

Une manière de trier les adhérents, et de cultiver une « saine camaraderie » d’un niveau socioculturel élevé, qui se tient soigneusement à distance de la jeunesse et des prostitués, dont les activités sont encore punies – si la dépénalisation de 1942 permet les rapports entre adultes consentants et en privé, l’âge de la majorité est de 20 ans (contre 18 pour les hétérosexuels), et le sexe tarifé homosexuel est proscrit (alors que les femmes y sont autorisées).

« L’idée-force du législateur est celle d’une politique des droits octroyés, à savoir offrir certaines libertés à une population qui ne les a pas encore formellement réclamées pour éviter qu’elle ne se lance dans un militantisme aussi visible et tapageur qu’en Allemagne. » Les homoérotes luttent, mais silencieusement, dans le secret. Ils n’ont pas de réelles revendications, ne mènent pas d’actions politiques ou sociales publiques. « Le ghetto est un enclos protecteur. Il s’agit d’offrir une enclave de liberté dans la société, pas de réformer cette dernière. »

Les cartes de membre sont anonymes. Le Kreis fonctionne principalement autour de sa revue, et de grandes fêtes organisées quatre fois par année dès l’après-guerre, auxquelles accourent des sympathisants de l’Europe entière. Mais les discriminations à l’emploi (certaines fonctions publiques sont explicitement hors d’accès pour les homosexuels) et au niveau pénal ainsi que la médiatisation, dans les années 1960, de l’existence de registres tenus par les autorités vont catalyser de nouvelles revendications, qui verront un retour à la mixité et s’ancreront dans les grands mouvements sociaux de 1968.

Faire voir, faire savoir

homophiles, qui demeure plutôt à droite de l’échiquier politique, tandis que de nouveaux groupes de travail se constituent sur un mode révolutionnaire, mélangeant gays et lesbiennes, et dévolus à faire entendre des conceptions plus réformistes. En 1969, le tristement fameux Stonewall Inn, un bar new-yorkais fréquenté par la communauté homosexuelle, est victime d’un raid policier ; les émeutes qui s’ensuivent scellent la naissance symbolique d’un mouvement militant plus globalisé. « Dans la mouvance du Gay Liberation Front américain, la structure des clubs suisses s’ouvre vers l’extérieur et le coming out est proclamé comme outil politique. »

Se faire voir, et faire savoir. Tourner le dos à l’ère du secret. Transformer les conceptions admises de genre et d’orientation du désir s’inscrit dans le grand refus de l’impérialisme et du patriarcat. Les revendications homos sont portées par le vent de libération sexuelle qui souffle sur la société tout entière, et les objets de lutte lesbiens se reflètent dans ceux des féministes et du MLF (Mouvement de libération des femmes) français. Mais, parmi celles qui s’étaient jointes aux gays dans une dynamique réformiste, certaines souffrent de l’asymétrie des genres qui les tient éloignées des décisions clés et des positions de leader, tenues plus souvent par les hommes.

Le besoin d’identité

En 1978 a lieu la première gay pride, à Zurich, suivie de manifestations similaires à Bâle et Berne les années suivantes. « Dix ans après 1968, certains activistes révolutionnaires s’épuisent, et se sont aperçus qu’ils peinent à recruter hors de leur cercle de connaissances », note Michaël Voegtli, sociologue à l’Université autonome métropolitaine de Mexico, ancien chercheur associé de l’Université de Lausanne et coauteur du livre Homosexualités masculines en Suisse.

« On se rend compte que tout le monde n’est pas prêt à descendre dans la rue pour clamer son orientation, à l’extérieur des villes et en milieu rural par exemple. » Les associations deviennent moins politisées, mais axent leurs activités sur l’écoute, le conseil, le soutien, à l’image de Dialogai, l’association genevoise fondée en 1982. Plutôt que de révolutionner la société, il s’agit maintenant d’y revendiquer une place propre.

La création des deux organes nationaux, LOS pour les femmes en 1989, Pink Cross pour les hommes en 1993, fait écho à cette mouvance plus identitaire. 1992 voit l’âge de consentement aligné sur celui des hétérosexuels, la fin du fichage dans la plupart des cantons, et des descentes de police.

L’emprise du sida

Entre-temps, l’épidémie du VIH-sida s’est déclarée. « Dès le début des années 1980, la stigmatisation des hommes gays redouble, estime Michaël Voegtli. Les associations réagissent ; ce sont elles qui sont à l’origine de l’Aide suisse contre le sida. L’homosexualité est montrée du doigt, mais au final on la connaît mieux. Différentes campagnes permettent de faire prendre conscience qu’il s’agit d’une forme de relations sociales, affectives et sexuelles entre personnes responsables. »

Qui plus est, le sida met en lumière le manque de cadre juridique dont peut souffrir un couple touché par la séropositivité : permissions de visite à l’hôpital, héritage, accès aux obsèques en cas de décès, même si la famille du défunt s’y oppose éventuellement.

L’aspiration familiale

Ces lacunes, parallèlement à de meilleures connaissances des instances politiques et légales acquises durant l’épidémie, posent les bases de la réflexion sur le partenariat, qui aboutira en 2005. Michaël Voegtli : « Dans les années 1980 et 1990, l’idée fait son chemin que le couple institutionnalisé peut dans certains cas être important, nécessaire, souhaitable. Et puis, parallèlement, la représentation de la famille hétérosexuelle évolue : il y a toujours plus de cellules recomposées, ou monoparentales. »

Aujourd’hui, de plus en plus de familles arc-en-ciel revendiquent les mêmes droits, ouvrant la voie à une législation qui permettra, peut-être, l’accès pour les homosexuel(le)s à l’adoption et à la procréation médicalement assistée au même titre que les hétéros. Mais, au fond, y aurait-il derrière tout cela un semblant d’embourgeoisement des valeurs, et un regain d’hétéronormativité ?

« Il faut rappeler que dans l’analyse féministe des années 1970, le mariage est une institution patriarcale, un outil d’oppression », relève Patricia Roux, sociologue à l’Université de Lausanne. « Or la critique du mariage comme base première de la domination des femmes n’est pas présente dans la revendication des gays et des lesbiennes. Pour l’adoption, c’est la même chose : structurellement, les parents hétérosexuels ne s’occupent pas à égalité de l’enfant, pourquoi alors ne pas revendiquer l’adoption en prenant le contre-pied de ce modèle patriarcal ? Je ne suis pas contre la revendication de ces droits. Mais j’ai l’impression qu’ils sont surtout revendiqués dans une optique individualiste, pour s’épanouir à un niveau personnel. Or lutter pour ses droits, c’est avant tout un acte collectif qui doit viser à changer les normes de genre, car ce sont elles qui sont à l’origine de l’homophobie. »

Et si cette critique avait lieu dès l’instant où le rapport de genre ne définit plus le couple marié ou parental ? Et ne s’agit-il pas d’abord de donner aux enfants qui sont déjà effectivement dans cette situation les mêmes chances qu’aux autres ? Si le débat public sur la parentalité et la filiation a bel et bien lieu, les nouvelles définitions qu’il ouvrira toucheront toutes les familles ; qu’elles soient mono, hétéro ou homoparentales.

Source : Jonas Pulver pour le Temps



« Ne réduisons pas les gays à une fonction subversive »
Didier Eribon - Interview

Didier Eribon est philosophe et sociologue, auteur notamment de « Réflexion sur la question gay » [1]

  • Le Temps : Adoption, mariage en France... Quel regard portez-vous sur l’idée que les gays et les lesbiennes aspireraient à des valeurs plus bourgeoises ?

Didier Eribon : Les arguments opposés aux revendications actuelles sont contradictoires : d’un côté, on entend des propos injurieux lancés contre des centaines de milliers de couples et de familles qui existent autour de nous, et qui consistent à leur dire que leur reconnaissance juridique mettrait en péril les principes sur lesquels se fonde la civilisation. Et de l’autre, on entend des propos navrés qui regrettent que les gays et les lesbiennes veuillent entrer dans la norme et perdent ainsi leur faculté de subversion. Il faut donc se méfier des définitions prescrites de la « subversion » et de l’assignation des homosexuels à une fonction « subversive » dans laquelle ils seraient enfermés, car cela semble être un moyen pour figer la situation et empêcher toute transformation sociale. Il faut plutôt s’interroger sur ce qui est en train de changer.

Que voulez-vous dire ?

– Que l’on ne peut pas opposer les gays qui avaient une vie sexuelle libre hier à ceux qui veulent se marier aujourd’hui puisque les historiens et les sociologues ont bien montré que ceux qui draguaient dans les parcs, fréquentaient les saunas, etc. étaient souvent des hommes mariés et pères de famille : l’immense majorité des gays et des lesbiennes au cours des XIXe et XXe siècles ont vécu dans le cadre de couples mariés et avec des enfants (Oscar Wilde était marié et père de deux enfants). D’autre part, il a toujours existé des couples d’hommes et de femmes installés dans des relations durables et qui se considéraient comme mariés (pour ne parler que de gens célèbres, pensez à Gertrude Stein et Alice Toklas). Il s’agit désormais de mettre ensemble ces deux réalités : donner aux couples de même sexe la possibilité de se marier.

Michel Foucault s’est employé à débusquer l’hétéronormativité de la société. Comment pensez-vous qu’il se serait positionné sur la question de l’adoption et du mariage homosexuels ?

– Je suis certain qu’il aurait été ulcéré par les proférations interdictives lancées par les adversaires des droits nouveaux. Toute la troisième partie de Réflexions sur la question gay est consacrée à une analyse de ses textes. On y trouve une préoccupation constante : il essaie de penser le pouvoir à partir du fonctionnement de la norme. Et à ce pouvoir de la norme, il oppose les contre-discours, les contre-conduites, etc. Et quand il en vient à centrer son regard sur ce qu’il appelle la « culture gay », il évoque la possibilité de s’inventer soi-même en créant de nouvelles formes de relations entre les individus. Mais cette invention culturelle ne se situe pas à l’écart du droit. Il parle même d’un « nouveau droit relationnel », qui ouvrirait de nouvelles possibilités de vie. Et quand on lui demande s’il pense au mariage, il répond : « Oui, mais pas seulement… »

Certains psychanalystes mettent en avant la structure nécessairement hétéro-générique de la parentalité et de la cellule familiale. Comment analysez-vous cette position ?

– Il est assez triste de voir des gens qui s’instituent experts de la vie des autres venir à la télévision et dans les journaux décréter que certaines vies sont impossibles et impensables. Si leur théorie ne leur permet pas de comprendre ce qui se passe dans la société où ils vivent, c’est cette théorie qu’il faut changer, pas la réalité. Ce caractère rétrograde de la psychanalyse suscite d’ailleurs un mouvement critique de la part de psychanalystes eux-mêmes, et certains s’indignent qu’on fasse jouer ce rôle à leur discipline, qui devrait avoir pour objectif d’aider les gens à vivre comme ils vivent et non pas de leur dire comment ils doivent vivre.

La question de la filiation, des origines est également au centre des débats…

– En fait, c’est le point central. Et il est assez frappant de voir aujourd’hui un certain nombre d’opposants acharnés d’hier, constatant qu’ils ont perdu la bataille, se rallier aux revendications, mais en essayant de sauver ce qui était à leurs yeux l’essentiel : la différence des sexes comme principe de la filiation légale. D’où leur fantasme d’inscrire les origines biologiques des enfants adoptés ou nés d’une procréation médicalement assistée dans l’état civil. C’est transformer une loi progressiste en loi réactionnaire, en ramenant la filiation juridique et sociale à l’engendrement naturel – comme si un gamète et un ovocyte étaient l’équivalent d’un père et d’une mère. Or on sait que le mariage hétérosexuel s’est défini autour de la présomption de paternité : c’est une fiction qui singe la filiation biologique, mais qui en est souvent très éloignée. Mais si la parenté, comme « fiction » au sens juridique, est détachée de l’engendrement, pourquoi un enfant ne pourrait-il pas avoir deux pères ou deux mères ? Il est donc évident qu’il s’agit, pour ceux qui réclament à cor et à cri qu’on inscrive la référence à la nature dans le droit, d’empêcher une reconnaissance pleine et entière de la filiation homoparentale. Mais les enfants sont nombreux, déjà, à vivre dans de tels cadres. Il est grand temps que le droit rattrape son retard.


Source : Jonas Pulver pour Le Temps


Notes

[1] Ce livre paru en 1999 est réédité dans la collection Champs des Editions Flammarion. Parution prévue le 28 novembre 2012.