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Santé Jeunes
« Non, l’homosexualité n’est pas contagieuse » Face à l’épidémie de VIH il y a urgence éducative
L’école invite les associations arc-en-ciel
par  la rédaction, le mercredi 16 mai 2012, vu 384 fois

HOMOPHOBIE • Officiellement, les associations LGBT sont désormais bienvenues dans les classes afin de sensibiliser les élèves contre l’homophobie.

« Genève et Vaud sont ouverts à l’intervention d’associations LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, trans) dans les classes des écoles publiques, pour autant qu’elles soient cadrées. » Cette déclaration d’Elisabeth Thorens-Gaud, déléguée aux questions d’homophobie et de diversité pour ces deux cantons, marque un véritable changement dans le discours des autorités scolaires. Jusqu’ici, du moins en ce qui concerne le Département de l’instruction publique de Genève, la doctrine était de fermer la porte aux organisations extérieures à l’institution – même si, en réalité, certaines intervenaient malgré tout au post-obligatoire. Si l’école laissait entrer les associations LGBT, elle devrait également accepter les sollicitations d’autres organisations sur un temps d’enseignement déjà limité, a jusque-là avancé le chef du département Charles Beer.

Mais l’automne passé, à l’occasion de la Journée de suivi des premières assises contre l’homophobie – qui avaient été organisées deux ans plus tôt –, le conseiller d’Etat socialiste a publié une directive déterminante (Le Courrier du 14 octobre 2011). « Le Département de l’instruction publique encourage les actions et les procédures pour faire reculer l’homophobie dans les établissements. J’invite le vôtre à prendre des initiatives allant dans ce sens. »

  • Peur d’être accusé de « prosélytisme gay »

A entendre Michael Häusermann, de Dialogai, l’impulsion a fonctionné : « Des projets ont lieu dans plusieurs écoles. Cette semaine par exemple, un film sur le coming out est présenté au collège de Saussure avec la participation de Totem (groupe de soutien aux jeunes LGBT). » Le signal politique fort était appelé des vœux des associations militantes afin de lever les obstacles liés au tabou suscité par le thème de l’homosexualité. Alors que l’homophobie est une réalité dans les écoles (lire ci-dessous), beaucoup de professionnels hésitent à aborder la question. Notamment par crainte de provoquer des réactions de parents qui pourraient accuser l’institution de promouvoir l’homosexualité, explique M. Häusermann.

Cette peur d’être accusé de « prosélytisme gay » explique-t-elle aussi pourquoi le DIP fermait jusque-là les portes aux associations ? Il faut dire qu’une « affaire » a marqué les esprits. En 2002, un enseignant avait fait passer un questionnaire à ses étudiants du Collège Voltaire, les interrogeant notamment sur leur identité sexuelle. Les médias avaient alors fait leurs gros titres sur ce prétendu « péril gay ».

« L’enquête avait été diffusée auprès des élèves sans suivre la procédure de validation du DIP », rappelle Sylvain Rudaz, chef de la Direction générale du post-obligatoire (PO), qui n’a pas attendu la fameuse directive pour agir. Car depuis quatre ans, ce précurseur autorise Dialogai à faire de la sensibilisation dans des classes du post-obligatoire. Ces interventions d’experts sont très cadrées et s’intègrent dans un programme qui a débuté à l’occasion des 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Donné durant le cours de citoyenneté, il vise à aider des groupes d’élèves à monter des projets liés à la lutte contre les discriminations, sur la base des droits humains (Le Courrier du 20 avril). Coordinatrice au Centre de conseils et d’appui pour les jeunes en matière de droits de l’homme (Codap), Géraldine Puig pilote ce programme sur mandat de la direction générale du PO. Elle invite comme experts des associations défendant par exemple les personnes handicapées, les Roms (Mesemrom), les femmes migrantes (Camarada), etc., et des observateurs institutionnels, comme le Bureau de l’intégration, de l’égalité ou les services sociaux de la Ville. Les intervenants extérieurs sont à chaque fois entourés par un enseignant et Mme Puig.

  • Rap contre l’homophobie

Dans ce cadre, des élèves travaillent sur la proposition d’un règlement dans leur établissement interdisant les injures et les actes homophobes. Ailleurs, « des élèves se sont penchés sur l’homophobie dans le rap et le reggae, raconte Mme Puig. Ils vont écrire un morceau de rap contre l’homophobie. » Autre projet : à l’école de commerce Aimée-Stitelmann, des élèves ont réalisé un sondage dans leur établissement (lire ci-dessous). Ils en ont présenté les résultats inquiétants à Mme Thorens-Gaud afin qu’elle leur propose des solutions. Une façon des les confronter à la réalité de l’engagement citoyen dont fait partie la négociation politique.

  • « Démystifier l’homosexualité »

C’est dans cette même logique que l’intervention des associations est importante, explique Mme Puig. « Face à l’homophobie, que les élèves perçoivent, s’opposent l’engagement individuel, celui de la société civile et celui de l’institution. On fait comprendre aux jeunes l’importance de cette dynamique. »

  • Parallèle avec le racisme

Président de Dialogai, Bladymir Corrales affirme que le témoignage est le meilleur moyen de sensibiliser les élèves. « Cela permet de démystifier l’homosexualité tout en faisant saisir l’ampleur de la souffrance liée à l’homophobie. » Stigmatiser un camarade efféminé, qu’il soit ou non homosexuel, peut conduire au suicide, prévient le militant. Après avoir projeté un film racontant l’histoire d’Omar – un ado d’une banlieue qui doit quitter sa famille –, le président de Dialogai répond aux questions des élèves. Et raconte avoir lui-même dû, à Genève, partir du cocon familial sans savoir où aller. « Une assistante sociale m’avait alors conseillé d’aller voir une prostituée pour vérifier mon orientation sexuelle ! »

Durant ces cours, Dialogai dresse un tableau des discriminations, relate Mme Puig. Le parallèle est fait entre racisme et homophobie. A la différence qu’aucune loi ne sanctionne cette dernière et que les adultes, à l’école, interviendront moins s’ils entendent « sale pédé » que « sale Noir », se font expliquer les élèves. Autre exemple, lié à l’absence du mariage gay en Suisse : « Si un employé doit donner son état civil et dire qu’il est pacsé, cela signifie en général qu’il est homosexuel, ce qui peut poser des problèmes de discrimination au travail. »

En évoquant des questions politiques, y a-t-il un risque de glisser sur le terrain militant ? Aucun, réfute Mme Puig, puisque le but est uniquement de faire état des discriminations en restant dans le strict cadre des droits humains. « Les élèves comprennent que nous sommes uniquement dans une démarche de promotion du respect. » Qui pourrait s’y opposer ?

  • « Une immense victoire »

Sylvain Rudaz, pour sa part, affirme qu’il ne tolérerait aucun dérapage. Et qu’il n’a jamais reçu aucune réclamation, ni de parents ni de directions d’établissement. Et les élèves ? Bladymir Corrales fait face à des réactions hostiles, par exemple de jeunes qualifiant l’homosexualité de contre-nature ou de péché. « Au final, ils ne changent pas d’avis, mais disent pouvoir ‘comprendre’ et partager les souffrances. C’est une immense victoire. »

Le programme du Codap sur les droits humains est « remarquable », juge Sylvain Rudaz, qui va pourtant baisser le régime de collaboration. Réalité budgétaire oblige... Mme Thorens-Gaud, qui pilote le chantier de la lutte contre l’homophobie à l’école (lire ci-dessous), réfléchit à la manière de ne pas abandonner cet apport précieux.


Une stratégie contre l’homophobie dans les écoles

Depuis octobre 2010, Elisabeth Thorens-Gaud travaille pour Genève et Vaud comme attachée aux questions d’homophobie et de diversité pour mettre en place une stratégie de prévention de l’homophobie en milieu scolaire. « Il existe aujourd’hui des dynamiques de travail fondées sur des projets pilotes (formation, mise en réseau de personnes formées, projets d’établissement). Toutes ces initiatives vont dans le sens d’améliorer le mieux vivre ensemble. Des groupes de travail s’activent dans cette voie. »

Les actions se développent déjà autour de trois axes. Un axe politique, afin de fixer un cadre. « Cela prendra du temps, l’idée étant que la loi sur l’instruction publique et les règlements d’établissement interdisent le sexisme, le racisme et l’homophobie. »

Deuxième axe, l’éducation inclusive : par exemple, intégrer la question des « triangles roses » (symboles utilisés dans les camps nazis pour marquer les gays) en cours d’histoire. Dernier axe, il s’agira de modifier la pratique au quotidien vis-à-vis de la diversité. « Quand on travaille sur les discriminations homophobes dans un établissement, cela permet d’améliorer le climat scolaire en général, car on favorise le respect », explique Mme Thorens-Gaud. « Des interventions concrètes d’aide à des jeunes victimes d’actes homophobes ont déjà eu lieu à la suite des demandes de directions. Dans ce contexte le partenariat avec des associations LGBT s’est avéré précieux. »

La déléguée veut aussi favoriser les témoignages d’associations dans les établissements, y compris au Cycle d’orientation. Dialogai fera un test dès l’an prochain dans un Cycle genevois, fait d’ailleurs savoir l’organisation.

Mais pour s’adresser aux jeunes, il faut avoir sensibilisé les adultes, au risque que ces derniers perpétuent les préjugés ou soient démunis face aux élèves, insiste la déléguée. Ainsi, à Genève, le service santé de la jeunesse a-t-il formé septante-trois collaborateurs (infirmiers, médecins, membres de la direction...). Sur Vaud, près de six cents collaborateurs des réseaux santé du canton seront formés. En outre, un « réseau d’alliés » a été mis sur pied. Il s’agit, dans chaque établissement, de désigner un référent (notamment l’infirmière scolaire) vers qui les élèves peuvent se tourner en cas de questionnements liés à l’homosexualité.

Dans ce chantier, on réfléchit aussi à un outil permettant de prendre la température du climat lié à l’homophobie dans les écoles, explique Mme Thorens-Gaud, réagissant à un sondage effectué par des élèves du post-obligatoire dans leur établissement. Sur quatre cent cinquante personnes interrogées, près de 23% jugent que l’homosexualité pose problème et plus de 66% disent connaître des personnes homophobes. « Ce sondage met le doigt sur une situation préoccupante dans cet établissement », commente Mme Thorens-Gaud. Selon Géraldine Puig, qui a piloté ce travail (lire ci-dessus), les préjugés homophobes et contre les Roms sont les plus présents au post-obligatoire. Elle note une certaine banalisation de l’homophobie. « ‘On a des potes qui vont tabasser des homos’, racontent des élèves. Je ne sais pas si c’est vrai. D’autres sont dans le stéréotype total et disent que ‘les homos sont tous cool.’ »

Pour sa part, Sylvain Rudaz, chef de la Direction générale du post-obligatoire, se dit « vigilant » mais « pas inquiet » : les retours qu’il a du terrain ne le justifient pas, affirme-t-il, même s’il admet qu’une étude, au niveau intercantonal, serait nécessaire.


Source : Rachad Armanios pour Le Courrier