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L’homosexualité
dans la société indienne
par  Frédéric Gloor, le samedi 17 janvier 2004, vu 1265 fois
Tags : - Discrimination - Inde

Avec son milliard d’habitants, le sous-continent indien est un monde en soi. Pays en voie de développement pour certains, source de philosophies pour d’autres, l’Inde n’en demeure pas moins un État moderne, qui a été l’un des premiers pays au monde à être gouverné par une femme, Indira Ghandi.

Du bouddhisme à l’influence anglaise, la législation actuelle

Dans le bouddhisme, l’ambivalence des concepts de désirs a pour conséquence une absence de discrimination entre les comportements homo- et hétérosexuels. Le célèbre traité Kamasutra (traduction littérale : traité du désir et de l’amour physique) décrit également les actes homosexuels, mais les éditions actuelles que l’on trouve dans les librairies sont bien entendu épurées de ces passages-là. Dans son excellent livre Une introduction à la connaissance du monde indien, Jacques Dupuis, anthropologue spécialiste de l’Inde, affirme : « Pour un Indien qui n’a pas été effleuré par les idées occidentales, il n’existe pas de catégories sexuelles différentes et chacun peut passer d’un comportement sexuel à l’autre. ». Une des différences fondamentales réside dans le fait que les relations sexuelles ne sont pas réservées à la procréation, comme dans la morale chrétienne.

L’exaltation du désir et de l’orgasme a même été reprise par certains courants religieux, qui l’assimilent à un moyen de se rapprocher des divinités. Dans les pièces de théâtre de l’empereur Harsha, au VIIe siècle, un personnage avoue très simplement « le privilège d’avoir un corps conçu seulement pour servir au bonheur des autres ». Les sculptures érotiques des anciens temples de Khajuraho (au sud-est de Bénarès), vieilles de mille ans, ont choqué des générations d’Occidentaux. Ces statues, qui mettent en scène des relations sexuelles explicites, ont servi à l’éducation religieuse. « L’obscénité est un concept qui n’a pas cours dans le monde indien classique », relève Jacques Dupuis.

L’homosexualité a été malmenée dans la culture indienne sous la domination musulmane, puis sous l’influence de la morale victorienne – Victoria a été la première Impératrice des Indes, son administration imposant au pays les lois anglaises, dont l’interdiction de relations homosexuelles masculines (art. 377 du Code Pénal indien).

Le cas lesbien

Lu dans l’Indian Express du 23 décembre dernier : un père demande l’aide de la police pour séparer sa fille Nandu (23 ans) de son amie Sheela (21 ans), qui vivent ensemble depuis six mois dans le même village du nord de l’Inde. Embarquées par la police, les deux filles se retrouvent au poste. La tension est à son comble lorsqu’un groupe de défense des droits de l’homme ainsi qu’un groupe d’activistes lesbiennes tiennent une manifestation devant le poste de police. Les autorités ont été contraintes de libérer les deux filles. « Nous n’avions aucune charge contre elles », a indiqué le commissaire Rajan Singh au journal Indian Express. En effet, les deux filles sont âgées de plus de 18 ans et, contrairement aux relations homosexuelles masculines passibles de prison, aucune loi ne sanctionne les relations lesbiennes en Inde.

Sida et prostitution

Des statistiques récentes affirment que 4,6 millions de personnes sont séropositives, ce qui représente près de 5 % de la population. Les journaux nationaux semblent très sensibles à cette problématique et publient très fréquemment des articles. Toutefois, il n’est fait aucune mention de l’homosexualité. L’accent est même mis sur le gros pourcentage d’enfants séropositifs. Dans l’État de Goa, j’ai vu une campagne d’affichage mettant en garde contre la pandémie. Cette action était financée par le Lyon’s club de la ville, alors qu’une distribution gratuite de préservatifs était organisée par un fabriquant de condoms.

Les vedettes de Bollywood (Hollywood indien) – qui sont de véritables divinités aux yeux de la population - mettent leur notoriété à contribution pour apporter à la société un renouveau. On a vu une actrice aller à la rencontre des séropositifs lors de la dernière Journée Mondiale contre le Sida. Cette femme a même posé pour les journaux en compagnie d’un prostitué masculin de Bombay atteint par la maladie.

Humsafar et la dépénalisation

Il était question, à l’automne 2003, que le gouvernement indien décriminalise l’homosexualité. Dans un document remis à la Cour Suprême, le gouvernement explique cependant que « la société indienne ne tolère pas les pratiques de l’homosexualité et du lesbianisme » et que, par conséquent, aucune dépénalisation ne peut être à l’ordre du jour. Plusieurs associations demandent depuis de nombreuses années l’abrogation de l’art. 377 du Code Pénal, qui punit les relations contre-nature. Si cet article mentionne clairement l’homosexualité, il n’est en réalité que rarement utilisé et sert principalement à punir les violeurs et les pédophiles (sic).

Humsafar est l’unique organisation gay indienne à être reconnue par l’État. Ne pas sanctionner l’homosexualité, permettrait à l’association de mener ses opérations de prévention contre le sida sans crainte des interventions intempestives de la police dont elle est régulièrement victime. « Le gouvernement, en refusant d’abroger cet article et de dépénaliser l’homosexualité, maintient les gays dans une situation vulnérable et les expose aux extorsions d’argent, aux harcèlements et à la violence » a affirmé l’association dans un communiqué. De son côté, le gouvernement craint « d’ouvrir la porte à un flot de comportements délinquants et que la mesure ne soit interprétée comme une autorisation pour tous les comportements débridés de débauche sexuelle ». (citations : Infos de Têtu, 13/10/03).

Une société à deux vitesses

Le système de castes, déjà mis en péril par les gouvernements récents, est de plus en plus critiqué dans la presse, et notamment dans les courriers de lecteurs. Les vaches sacrées qui stationnent sur la route se font klaxonner quand elles ne sont pas éjectées des magasins à coups de bâtons.

S’il semble que certaines avancées se font dans les grandes villes comme New-Delhi ou Bombay, n’oublions pas que la majorité de la population vit dans les campagnes. Ce sont des rires grossiers qui ont envahi la salle de cinéma d’une petite ville lors des quelques scènes où les deux héros miment d’être un couple gay devant la mère qui s’évanouit. De plus, les lettres de lecteurs et les articles progressistes que j’ai lu ont été publiés dans des quotidiens et des magazines en langue anglaise, dont les lecteurs appartiennent à la partie moderne de la société indienne.

Au pouvoir depuis quelques années, le BJP, parti conservateur hindou, ne tient pas à dépénaliser l’homosexualité. Dans leur programme populiste, on trouve parmi des promesses diverses le rétablissement de la loi du sati, qui autorise les femmes à se suicider en se jetant dans le feu de crémation de leur défunt époux. Il se trouve que les femmes étaient plus poussées au suicide que mues par leur propre volonté. Bien qu’il se réclame d’une tradition hindoue pure et dure, le PJB semble bien résolu à ne pas céder sur les restes de la colonisation, alors même qu’ils sont contraires à l’essence de la religion hindoue.


Deuxième partie : Où sont les gays ?