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International
Revue de l’année - 2004, la course au mariage Jérusalem accueillera la World Pride 2005
La farce de l’année
Mariage blanc-gay à Moscou
par  Steve , le lundi 14 février 2005, vu 224 fois

Le gag a bien eu lieu. Le 18 janvier dernier, Micham Edemski, fondateur de gay.ru, plus connu sous le pseudonyme de Ed Mishin, et Edouard Murzine, deputé du Bashkortostan, ont demandé au bureau d’enregistrement des actes civils (ZAGS) de Moscou de leur délivrer un acte de mariage. Quelle première dans un pays où les derniers prisonniers pour homosexualité ont été libérés il y a moins de douze ans ! Faut-il pour autant se réjouir de cet « heureux événement » et penser qu’après le Canada, les Pays-Bas, la Belgique et bientôt l’Espagne, la Russie post-communiste va amender sa législation pour autoriser les unions gays ?

La réalité est tout autre. En fait, il faut remonter au mois de décembre dernier, quand le député Murzine a publié une annonce pour trouver un homme prêt à l’épouser. Finalement, le fondateur du site gay.ru a décidé de franchir le pas. Il s’agit donc d’un mariage blanc.

Il n’y a pas de quoi sourire. À la différence de Le Luron et Coluche en leur temps, il y a des sujets qui ne font pas rire la Russie moderne, surtout lorsqu’ils sont guidés par des intérêts commerciaux. Une union véritable entre deux personnes qui s’aiment trouverait au moins une justification morale. Ici, il n’en est rien. Ce mariage blanc n’est pas défendable et on ne peut que déplorer cette farce.

La réaction de la communaute gay se révèle d’ailleurs très partagée. Dans un pays où l’effondrement du communisme a conduit à une inégale redistribution des richesses, l’intérêt individuel prévaut nettement sur l’intérêt commun. Ainsi, le monde associatif est quasi inexistant. Le bénévolat n’y a pas sa place. Chacun veut monter dans l’ascenseur social. Cela explique pourquoi la communauté gay et lesbienne russe est éclatée. Elle se constitue d’une multitude de petites initiatives principalement commerciales. Ainsi, le site gay.ru se présente sous sa version anglaise comme « le projet du centre Together » ; en réalité, il suffit de visiter la page d’accueil russe pour trouver, en méli-mélo, une boutique érotique ou de la publicité pour diverses agences de prostitution.

Que penser du député Murzine ? Ses propos tenus sur les gays dans un entretien accordé au journal Moskovskii Komsomolets il y a peu (« ils n’ont pas voulu naître homme ») donnent l’impression que, se présentant lui-même comme hétérosexuel, il a trouvé le moyen de participer au coup médiatique du moment. Ces gens ne sont finalement pas tres crédibles sur un sujet qui les dépasse complètement.

Malgré la chute du rideau de fer, la Russie n’est pas aussi ouverte que ses voisins européens. On est très loin de ce que l’on connaît en France ou dans d’autres pays européens.

Même si très peu d’études existent à ce sujet, le fossé entre les générations est assez marqué en Russie comme ailleurs par rapport à l’homosexualité. Si les jeunes acceptent plus facilement les gays, cela n’est pas le cas de leurs parents. Dans un pays ou 20 à 25 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et où la retraite moyenne est très inférieure à 100 francs par mois, il est très facile de stigmatiser les minorités. Peu de gays vivent en couple.

Dès lors, faire avancer l’idée d’une égalité entre hétéros et homos est plutôt délicat. Les choses bougent lentement. Aussi ne peut-on que déplorer cette farce qui ridiculise toute future initiative sérieuse à ce sujet.

Le premier mariage blanc-gay n’aura pas lieu. Ainsi en a décidé le bureau d’enregistrement de Moscou et ainsi le confirmera probablement la justice russe... Un mariage blanc, qu’il soit gay ou non, ne mérite pas d’autre traitement. Qui s’en plaidra ? Sûrement pas ceux qui sont déterminés à faire avancer les droits des gays en Russie sans chercher « à se payer sur la bête ». Il est vrai qu’ils ne sont pas très nombreux.

Finalement, ce jour qui aurait pu être l’espoir de toute une communauté désolidarisée est presque un jour de deuil. On ne peut qu’espérer que tout ce battage médiatique autour de cette farce ne vienne pas enterrer un sujet aussi sensible pendant les vingt prochaines années. Le risque est grand, mais qu’importe ? Tant que M. Adamski fait de la pub pour son site Internet commercial, pourquoi se soucier du reste ? Après moi, le déluge : tel est la seule leçon qu’on pourrait tirer de ce sinistre non-événement. Et c’est un peu là toute la problématique de la communauté gay russe.

Nikolai Alekseev


L’auteur du présent article a publié deux livres sur les minorités sexuelle et le mariage gay. Pour en savoir plus, consulter son site Internet (en anglais et en russe)

Complément du 18 février 2005 : Comme prévu, la Cour suprême de la Fédération de Russie a rejeté la demande d’Edouard Murzine de déclarer invalide la loi disposant que le mariage est l’union d’un homme et d’une femme. Le même jour, une cour locale d’Ostankinski (Moscou) a confirmé que le mariage ne pouvait pas être enregistré puisqu’il revient au législateur, et non au pouvoir judiciaire, de déclarer si une union entre personnes de même sexe doit être légalisée (le système juridique anglo-saxon de common law donne, lui, pouvoir au juge de faire évoluer la loi). Les deux hommes ont maintenant l’intention de saisir la Cour européenne des droits de l’homme. Dans la première affaire, toutefois, aucun droit personnel n’a été violé, donc la requête n’aboutira pas. Dans la seconde, il faut d’abord que les deux hommes interjettent recours devant une Cour d’appel, mais comme Edouard Murzine est hétéro, ses droits personnels n’ont pas été enfreints, donc la requête est vouée à l’échec. La boucle sera alors bouclée et la farce complète.

Steve - d’après les informations de N. Alekseev.