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Laurent Paccaud, judoka : « J’en avais assez de mentir »
par  la rédaction, le jeudi 30 janvier 2014, vu 757 fois

Pour un sportif, révéler son homosexualité reste rarissime. Le judoka romand Laurent Paccaud dit avec pudeur pourquoi il a osé franchir ce pas. Et encourage les athlètes à prendre position lors des Jeux. Confession.

Au téléphone, Laurent Paccaud (25 ans) a eu une imperceptible hésitation à l’instant de dire oui à notre proposition. Pas facile d’expliquer, de se montrer, de tenter de faire comprendre ce qu’il vit dans sa peau d’homosexuel déclaré dans un sport, le judo, où il évolue à un bon niveau national. Il a hésité, sûr. Il savait le poids de l’image, la chape des catégories qui s’appliquent quand on prononce ces mots-là, dont il est pourtant désormais politiquement très incorrect de se moquer : « gay », « lesbienne », « homosexuel ». Et puis il a accepté. « Je ne l’aurais pas fait il y a deux ou trois ans. Maintenant, je suis pour un militantisme journalier. Je donne la main à mon compagnon dans la rue, je l’embrasse sur le quai d’une gare. Ici, je peux le faire sans choquer personne, je crois. »

Ici, c’est Berne. Car ce Vaudois qui a passé son enfance dans un village situé entre Lucens et Romont reçoit dans la ville fédérale, où il est venu vivre par amour et où il se sent bien. « Ici, on ne me fait pas de remarques, les gens sont tranquilles avec cela. Les LGBT (lesbiennes, gays, bis et transsexuels) y vivent moins dans un ghetto qu’ailleurs, je crois. »

  • Climat hostile

Il a un air très concentré, presque grave, que renforce encore la présence de béquilles, résultat d’une mauvaise chute à l’entraînement, en septembre. Il a dit oui pour l’article avec le même état d’esprit qu’à l’instant aigu de décider de révéler son homosexualité, il y a cinq ans. A l’instinct, au courage. Pourquoi oser ce geste impensable dans un univers aussi codifié que celui du sport ? « Il y avait des rumeurs autour de moi, des on-dit, des railleries. J’ai dû peser le pour et le contre : oser ce coming out était-il moins lourd que subir ces moqueries ? D’un autre côté, j’en avais assez de mentir. Devoir faire attention à tout, mon comportement, mes paroles, mes fréquentations. »

Il a agi sans aucune référence, avec l’impression d’être le premier. Il n’a rien fait à la légère. « Puis je me suis rendu compte qu’il s’agissait en fait d’une succession de coming out, avec les amis, la famille, la profession, dans le sport… »

Ces questions-là, il a ensuite vécu quotidiennement avec elles dans le cadre de ses études, car il a effectué son master en sciences sociales et sport sur ce thème, sensible : l’homophobie dans le sport. Outre un pavé de 300 pages, il en a retiré quelques certitudes. « Je sais aujourd’hui que, pour les garçons, l’homophobie s’exprime de façon plus violente dans le milieu sportif que dans d’autres lieux sociaux, à cause d’une mise en scène du corps différente. Il s’y passe forcément une socialisation virile : après l’entraînement, cela parle de filles, de drague. Un homosexuel doit constamment jouer un jeu, mentir à son entourage. » Pourquoi ? « Je pense que c’est dû à l’image sociale de l’homosexualité masculine, vue comme moins virile. Elle ne correspond pas du tout au modèle du bon sportif. Des expressions telles que « Sale pédé ! », « Fais pas ta tafiole ! », même si elles ne sont pas directement dirigées contre les homosexuels, concourent à créer un climat hostile. D’ailleurs, si je m’investissais dans le judo en étant considéré comme efféminé, je ne serais pas accepté. Il y aurait de la violence, autant de la part des hétéros que des autres homos… » Il le reconnaît, lui-même s’autocensure dans le milieu sportif, adopte souvent une image calquée sur celle de l’hétéro.

  • Réactions mitigées

Il fait aussi très attention, notamment dans des lieux aussi chargés et stratégiques que les douches, les vestiaires. « En même temps, la sexualité y est effacée, il s’agit plutôt d’une ritualisation, du corps hygiénique. Mais je sais quand même que plusieurs garçons n’entrent pas dans le vestiaire si j’y suis. »

Les réactions, il les a guettées et ressenties, avec une acuité de chaque instant. Il y eut des aspects positifs : « Cela a été plutôt bien accueilli au sein du club. Il y a eu un intérêt, des discussions. Et plusieurs judokas ou judokates, souvent plus âgé(e)s, de 40-50 ans, ont osé faire comme moi. » Et d’autres aspects, moins sympathiques : « Au début, j’ai vraiment cru que tout était positif. Mais il y a ce qui est caché, ce qui se dit derrière moi. Certains n’ont pas aimé que je mêle les univers privé et sportif. Face à moi, la réaction la plus courante a été : « Oh, cela ne me dérange pas ! » Des mots qui peuvent paraître positifs mais me positionnent dans l’anormalité. Les gens veulent être gentils, me rassurer. C’est un message qui se veut favorable mais blesse sans qu’on le réalise. »

Bientôt, les Jeux auront lieu en Russie, un pays qui ressemble à un sanctuaire homophobe, encouragé par l’Etat de Poutine. Avec des lois promulguées en 2013 qui péjorent dramatiquement la situation des homosexuel(le)s. « Réalisez : le simple fait de faire son coming out public est déjà considéré comme une propagande ! Toute visibilité est interdite, avec des sanctions. Cela signifie qu’une personne qui découvre que son orientation sexuelle ne correspond pas à la majorité hétéro se retrouve sans modèles et sans possibilités, sinon celle de vivre de façon illégale ou cachée. »

  • « Oui, je serais allé à Sotchi »

Irait-il concourir dans un tel lieu ? « D’abord, je n’aurais aucune chance d’y aller parce que je n’aurai jamais ce niveau. » Il n’hésite pas : « Mais j’irais, oui. Je ne suis pas convaincu qu’un boycott soit efficace. Je n’encouragerai jamais à punir des sportifs qui ont consenti des milliers d’heures pour atteindre ce niveau. Par contre, on ne peut pas se dire : je suis sportif et le reste ne m’intéresse pas. »

Lui, il souhaiterait qu’on profite de l’immense écho de l’événement olympique pour aborder le thème des droits humains violés par la Russie. « J’espère que des athlètes ou des entraîneurs n’obéiront pas à Poutine et se prononceront sur ces sujets. Au préalable, on devrait exiger que le pays choisi s’engage à se mettre à jour avec beaucoup de droits de l’homme. Le CIO a un grand rôle à jouer. Jusqu’ici, il refuse de le faire, voire joue le rôle contraire. »

L’exemple des Mondiaux d’athlétisme de Moscou, l’an dernier, lui reste en travers. Telle cette athlète suédoise réprimandée pour avoir peint ses ongles en arc-en-ciel, symbole homosexuel. Ou les remarques discriminantes de la célèbre perchiste Isinbayeva.

On sent sourdre en lui une révolte, aussi douce que profonde. Comme tout le monde, il a observé le footballeur allemand Thomas Hitzlsperger (31 ans et 52 sélections en équipe nationale) faire son coming out officiel, début janvier. Un tabou brisé, à ce niveau. Il s’en réjouit, sans ravissement inutile : « D’abord, ce joueur l’a annoncé après sa retraite, ce qui ne suppose pas les mêmes enjeux, même s’il est bien sûr positif qu’une star fasse ce pas. Là où je mettrai un bémol, c’est qu’il valorise encore une fois sa virilité, sa masculinité. Il est fier de montrer qu’il n’est pas une folle… Il dit aussi qu’il ne connaît aucun footballeur gay. Cela démontre son isolement, total. Tout son cercle social se trouve dans le monde du football. » Mais c’est une nouveauté, une amorce de changement. Les couleurs des anneaux olympiques ne ressemblent-elles pas furieusement à celles de l’arc-en-ciel ?

Source : L’Illustré