Accueil du site > Infos > International > Les amours du poisson-chat et du (...)
International
« Parler du silence » L’homophobie dans le monde du sport Journée (...) La cour européenne des droits de l’Homme examine la plainte d’un (...)
Les amours du poisson-chat et du poisson-lune
par  la rédaction, le mercredi 17 février 2010, vu 220 fois

L’École sera-t-elle complice de la pathologie de la norme  ?

Par Éric Verdier, Psychologue, chargé de mission de la Ligue Française pour la Santé Mentale.

Je n’ai pas vu le baiser de la lune, et pour cause, il n’est pas terminé. Je sais juste qu’un poisson-chat tombe éperdument amoureux d’un poisson-lune, et qu’une vieille grand-mère chatte, d’abord réprobatrice, se laisse attendrir et finit par comprendre qu’il n’y a rien de plus beau que l’amour, quelle que soit la forme qu’il prend. « Ce film raconte l’évolution du regard archaïque d’une grand-mère sur les relations amoureuses », d’après l’auteur… Somme toute, rien de neuf sous le soleil, mais sous la lune, la polémique fait rage  ! Alors que la morale de l’histoire, c’est aussi que la chatte n’a pas mangé les poissons…

Comment comprendre la passion qui anime ces débats, aujourd’hui, en 2010  ? Comment analyser que le ministre de l’Éducation nationale interdise la diffusion de ce film en primaire, sous prétexte qu’il n’a pas vocation à y être diffusé, et que, dans le même temps, le haut-commissaire à la jeunesse maintienne avec force et conviction son soutien  ? Est-ce un nouveau couac entre fermeture et ouverture, ou s’agit-il d’autre chose  ? D’autant que Nadine Morano, connue pour ses prises de position dissonantes à droite en faveur de la reconnaissance d’un statut pour les parents homos, mais par ailleurs secrétaire d’État à la Famille, vient renforcer la position de Luc Chatel…

Pourtant, les enfants de ces parents, vivant en couple homosexuel précisément, ont très bien compris, bien avant le CM1, que ce n’était pas uniquement les poissons qui étaient traités de pédés dans la cour de récré. La plupart d’entre eux préfèrent ne pas aborder le sujet, voire mentir ou se cacher de diverses manières. Une petite fille de sept ans, en CE1 donc, a tenté d’expliquer que son papa vivait avec son maxon (petit nom qu’elle donne à son copapa) en déclarant  : « Eh ben, mon papa il est marié avec mon maxon. – C’est même pas vrai, ça existe pas  ! » lui répond une de ses copines. Un autre copain lui réplique alors  : « Ouais, moi je sais, ton papa, il est homoseskuel, c’est cool  ! » Il serait donc trop tôt pour parler d’amour entre deux poissons mâles, me direz-vous  ? Ce doit être à cause de la métaphore évoquée par leur appendice caudal…

Mais il y a plus grave encore. On sait que 25 % au moins des adolescents et des jeunes hommes qui se suicident tentent d’emporter dans leur mort une homosexualité qu’ils ne parviennent pas à accepter. On sait aussi que 90 % des adultes homosexuels disent s’être sentis différents des autres à partir de huit-neuf ans, contre 10 % chez les hétérosexuels. Il est donc naturel, pour le coup, de penser que ce n’est pas contre nature que de lever la loi du silence pour des enfants de cet âge-là, autrement dit CE2 ou CM1 au plus tard.

Prévenir le suicide, c’est affronter le regard discriminant avant de l’intérioriser, lorsqu’on sait que la construction identitaire des jeunes homos (ou bis ou trans, ils existent aussi) passe essentiellement par l’insulte. Apprendre à s’estimer dans ce qu’on est, trouver la solidarité autour de soi quand on se sent rejeté, assumer sa singularité dans une diversité humaine, voilà des messages forts en termes de valeur éducative. C’est ce que doit véhiculer notre école, pour peu qu’elle ait la force de s’opposer à tous les extrémismes.

À l’heure d’un débat sans fin sur l’identité nationale, oserait-on parler de prosélytisme nègre et de tentative de ringardiser les Blancs, si on montrait un dessin animé sur des panthères noires à des enfants du même âge  ? Et puis je suis très choqué de constater à quel point on se focalise sur la burqa, via une islamophobie plus virulente que les islamistes qu’elle est censée débusquer, pendant que le catholicisme intégriste parvient à faire plier un ministre d’État…

Les facteurs de protection, ça ne s’invente pas. En refusant d’aider les enfants qui n’ont pas la chance de les trouver dans leur environnement familial, notre système éducatif devient complice d’une forme larvée de discrimination, que l’on désigne couramment par le terme de normopathie  : la pathologie de la norme commence lorsque je me fiche de celui ou de celle qui n’est pas à l’abri de la violence, car moi je suis protégé, je suis normal, moi. Mais qui s’intéressera à moi lorsque je ne serai plus que le seul être normal sur la terre  ?

Source : Eric Verdier pour une Tribune libre de l’Humanité

.