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VIH : faut-il proposer le dépistage automatique ? « C’est la prévention qu’il faut mettre sous traitement (...)
Les gays ne veulent plus être prisonniers du préservatif
par  la rédaction, le mercredi 17 novembre 2010, vu 83 fois

Analyse et Témoignages.

C’est dans une relative discrétion que le ministère de la santé a lancé, le 4 novembre, le Plan national de lutte contre le VIH/Sida et les infections sexuellement transmissibles (IST) 2010-2014. Certes, les grandes lignes en avaient été dévoilées par Roselyne Bachelot début octobre dans Libération, mais on pouvait imaginer qu’après la grande baffe qu’avait prise la première mouture du Plan à la fin du printemps, vertement critiquée par le Conseil national du sida et la Conférence nationale de santé, le ministère aurait eu à cœur de montrer qu’il avait soigneusement revu sa copie. Surtout, ce Plan 2010-2014 marque un changement de paradigme majeur de la politique de prévention et de dépistage du VIH. Pour schématiser, celle-ci reposait toujours sur les trois piliers établis dans les années 1980, lorsque l’épidémie a commencé : 1/ tout le monde est concerné ; 2/ le dépistage est une démarche individuelle ; 3/ tout le monde doit se protéger avec le préservatif.

En un quart de siècle, tout cela a changé. Tout d’abord, en France, le VIH ne concerne plus “tout le monde” au même titre. Les homosexuels masculins et, dans une moindre mesure, les migrants d’Afrique subsaharienne, sont nettement plus touchés que les hétérosexuels. Une étude de l’Institut de veille sanitaire, publiée dès 2009 sans que cela fasse de bruit, et reparue en septembre dans The Lancet, cette fois avec tambours et trompettes, laissait penser que l’épidémie de VIH était “hors de contrôle” chez les gays de France. C’était un peu exagéré mais cela traduisait une réalité : il n’y a pas d’égalité vis-à-vis du virus du sida. Le Plan 2010-2014 intègre enfin ce fait, reprenant les recommandations de divers rapports. Il insiste sur un dépistage généralisé, qui devra être proposé par les médecins de ville et financé à hauteur d’un milliard d’euros, et sur un traitement précoce, les antirétroviraux ayant désormais fait la preuve de leur efficacité. Le but est d’identifier rapidement les séropositifs qui s’ignorent : ils seraient environ 50 000 en France (avec évidemment un turn-over important puisqu’il y a 7 000 nouvelles contaminations chaque année) et ce vivier sans cesse renouvelé alimente l’épidémie.

Ces chiffres montrent bien que l’actuelle politique de prévention, basée sur l’utilisation du préservatif, a atteint ses limites depuis plusieurs années. Comme me l’a dit Bruno Spire, directeur de recherches à l’Inserm et président de l’association Aides, “croire que les gens vont se protéger à 100% tout le temps avec le préservatif relève de la méthode Coué. Comme si les gens allaient être parfaits tout le temps… C’est comme si on prônait l’abstinence : après tout, c’est un bon moyen de ne pas être contaminé !” Même si le marché du condom se porte bien en France, l’utilisation systématique de la capote est donc en baisse. Ce qui, dans une population fortement touchée par le VIH comme celle des homosexuels masculins, est un vrai danger. J’ai voulu comprendre les raisons de cette baisse de vigilance ou de cette lassitude, et la manière dont les gays envisageaient la prise de risque. Voici les témoignages de trois d’entre eux.


  • Vincent a 22 ans. Il est étudiant et passe une année Erasmus en Angleterre :

“La lassitude vis-à-vis du préservatif est arrivée rapidement pour moi : à chaque rapport sexuel, c’est une frustration d’utiliser la capote, un sentiment qu’on ne peut jamais aller au bout du plaisir. Ma difficulté n’est ni d’ordre technique, ni liée à un manque d’information, ni un manque de volonté de me protéger. J’ai envie de me protéger face au VIH et je ne souhaite attraper aucune IST. Seulement, ma sexualité est très importante dans ma vie et les rapports naturels sans rien ont toujours été les meilleurs et ceux qui m’excitent le plus. J’entre dans le même moule que beaucoup de gens : je n’aime pas les préservatifs. Dans la mesure du possible, j’en mets, je me force à en mettre.”

“En général, je résiste à mes envies de faire sans. Mais cette difficulté à me protéger survient ou est aggravée dans deux situations. Soit lorsque j’ai des baisses de moral car je me sers du sexe autant comme occupation que comme exutoire avec des partenaires occasionnels : quand j’ai eu une sale journée, ma seule envie c’est de compenser sexuellement et c’est dans ces moments-là que je peux aller loin tant au niveau des pratiques qu’au niveau de ma prévention. Soit lorsque j’ai de l’affection pour une personne. Dans ces situations, ma stratégie n’intervient qu’à posteriori : je discute avec la personne après le risque, je fais des dépistages régulièrement (tous les 6 mois ou un mois après un risque), et il m’est arrivé une fois de prendre un traitement post-exposition. Mais vu la lourdeur du truc, je crois que je réfléchirai à deux fois avant d’en reprendre un.”

“Je dis ça en étant très bien informé de ce que c’est que vivre avec un traitement, être séropositif, etc. Mais le comportement sexuel et l’excitation n’obéissent pas à des éléments rationnels. C’est pour cela aussi que le meilleur outil de prévention pour moi, en l’absence de vaccin ou autre traitement pré-exposition, reste d’être soutenu, encouragé, rassuré par des gens qui m’écoutent et me comprennent sans me juger. Certains trouvent paradoxal d’être engagé dans la lutte contre le sida et d’avoir des prises de risque. Or justement je pense que si la lutte contre le sida bloque et qu’il y a toujours des nouvelles contaminations dans des pays où l’on a un accès élevé au dépistage et à la prévention, c’est notamment parce que l’on refuse d’avoir une approche différente des personnes qui prennent des risques.”

  • Christophe a 36 ans. Il est acteur de prévention à l’association Aides.

“Pour moi, une relation sexuelle normale est sans préservatif. Il faut le rajouter. C’est un acte qui n’est pas “prévu” et qui vient s’immiscer en temps et en sensations entre les deux corps. Cela dit, il y a quinze ans, le VIH était encore relié à la mort et je faisais très attention. Il y avait une urgence et il était hors de question pour moi de ne pas me protéger. Aujourd’hui, cela a changé : je ne vois plus trois personnes mourir chaque mois du sida. Il faut donc que je fasse un effort au niveau du préservatif. Il y a des fois où je n’y pense tout simplement pas. Il faut bien comprendre que beaucoup d’homosexuels ont une vie sexuelle plus libérée que la plupart des hétéros : quand je vais en backroom, ce qui peut m’arriver plusieurs fois par semaine, je peux faire dix fellations en 25 minutes, ce qui veut dire que je serai en contact avec au moins une personne séropositive.”

“La multiplication des partenaires, qui est un mode de vie chez beaucoup de gays, entraîne une multiplication des risques. Je peux avoir plusieurs centaines de partenaires en une année et j’estime que 10% de mes rapports sexuels sont non-protégés. Je vais me faire dépister trois ou quatre fois par an pour le VIH et une fois par an pour la syphilis et l’hépatite C. Une fois sur deux, j’ai recours au dépistage communautaire. En 1h20 c’est réglé, c’est rapide et c’est fait par des gens qui me ressemblent et ne me jugent pas.”

  • Jean-Louis a 55 ans. Il est chargé de mission à Aides. Et séropositif.

“Après que je me suis séparé de ma femme, à 45 ans, j’ai eu une vie sexuelle particulièrement active et c’est à ce moment-là que j’ai été contaminé. La capote n’est pas du tout naturelle ni spontanée pour ceux qui, comme moi, ont connu la sexualité avant le sida. Quand, en 2006, j’ai découvert ma séropositivité à l’occasion d’une demande de prêt (que je n’ai pas eu avec cette banque…), je n’étais pas bien informé du tout. Je suis allé faire des analyses à l’hôpital Saint-Antoine à Paris et le premier médecin que j’ai vu m’a dit : “Vous n’avez pas honte, à votre âge ?” Mais encore une fois, utiliser le préservatif n’est pas évident quand vous avez connu la période où on n’en mettait pas…”

“Les homosexuels d’un certain âge ne sont pas d’ailleurs perçus dans le champ de la prévention qui est faite pour les jeunes citadins : ces personnes sont donc plus difficiles à appréhender, moins liées aux associations, elles vivent plus à part, ne fréquentent pas les mêmes lieux que les jeunes. Et pour ce qui est de l’utilisation du préservatif s’ajoute un autre problème, celui des érections plus difficiles : quand vous commencez à bander moins bien, c’est plus compliqué. C’est un sujet tabou que celui de la perte de virilité, difficile à exprimer. On touche à quelque chose d’intime, à la fragilité de l’homme qui vieillit…”

Source : Pierre Barthélémy sur son blog Slate - Globule et Télescope