Les éditions Christian Bourgois ont eu la bonne idée de rassembler les lettres que William S. Burroughs écrivit à ses amis de la « Beat Generation » entre 1945 et 1959. On y trouvera des éléments qui, aujourd’hui encore, sont au cœur de nos réflexions, individuelles ou collectives : la bisexualité assumée, l’homophobie intériorisée, la maladie sexuelle comme corollaire d’une libido foisonnante (Burroughs, résigné à la maladie en raison de son tempérament sexuel, aborde même une infection - la lymphogranulomatose - fréquente à l’époque et qu’on croyait, tout récemment encore, en pleine perte de vitesse, alors qu’elle a fait sa réapparition, chez les gays, il y a peu), la marginalité délibérée, la toxicomanie, l’incessante détermination à repousser les limites de la liberté.
William S. Burroughs n’est pas encore l’écrivain de la Machine Molle, de Junk ou de Interzone, quand il entreprend de correspondre avec ceux qui deviendront des figures majeures de la littérature américaine du 20ème siècle, Jack Kérouac et Alan Ginsberg principalement. Écrire est cependant déjà une détermination, et dès les premières lettres, Burroughs prend la pose de l’artiste auprès de ceux qui ont déjà une réputation frémissante. Il est également déjà, de façon assumée et revendiquée, un consommateur de produits illicites et un homosexuel, marié et père de famille. C’est enfin un membre de la bonne société, fils d’une famille bourgeoise et brillant diplômé d’Harvard.
La personnalité de Burroughs est complexe : sexiste (voire carrément misogyne), il adopte parfois des points de vue ou des revendications féministes ; raciste (vis-à-vis d’une communauté ou d’une autre, selon les circonstances, les lieux ou les partenaires sexuels du moment) il peut aussi fustiger l’indigence des préjugés ; matérialiste et vénal, il met l’accent sur son désir de reconnaissance, mais se montre également prêt à bien des compromissions pour cet argent après lequel il paraît souvent courir. Ce qui s’inscrit entre les lignes de ces lettres, c’est l’être de contradiction, parfois d’une phrase à l’autre, souvent d’une lettre à l’autre. C’est aussi la radicalité de jugements à l’emporte-pièce, sur laquelle réflexion ou analyse ne se sont pas exercées. C’est enfin la figure d’un homme tellement centré sur lui-même, que la rencontre avec l’autre n’y semble qu’ornementale, anecdotique.
Toutefois, et c’est aussi une des vertus de cette lecture, aucune complaisance ou auto-apitoiement dans cette voix à la première personne. La tendresse ou l’indulgence qu’éprouve Burroughs vis-à-vis de lui-même s’exprime par la surexposition de sa personne, plus que par la volonté d’attendrir le lecteur par un choix de mots.
De ces pages, émerge surtout le rapport de l’écrivain à l’emprise et au plaisir. Qu’ils concernent les partenaires sexuels et amoureux, ou les drogues, sous quelque forme qu’elles se présentent, les témoignages d’expérimentation s’expriment très librement, débarrassés des jugements moraux comme des lois humaines en vigueur. Burroughs ne feint cependant pas de les ignorer, mais s’acharne au contraire à les braver, conforté par l’indulgence ou la complicité tacite de ses destinataires, et comme mû par la nécessité vertueuse d’être pionnier d’un nouvel ordre révolutionnaire. Je n’aime rien tant que ce qui est brutal, violent et dégradant affirme ainsi Burroughs dans l’une de ses lettres. Il est certes question de défi à la morale, ou à ce mieux-disant policé qu’on dénomme aujourd’hui « politiquement correct », mais il s’agit surtout de l’expression d’une forme de centration sur soi, où l’autre (les autres ?) n’a plus la place de sujet mais celle d’objet, convoité ou honni.
Paradoxalement, ce sont aussi ces restrictions qui font le sel de ce témoignage hautement subjectif. Sans oublier de se munir de son appareil critique, on savourera la description d’une époque et d’un itinéraire en construction, faits d’explorations et de tâtonnements, d’atermoiements et de contradiction. On y saluera peut-être également une écriture complexe et hors norme, traversée de fulgurances et de maladresses, puisque l’éditeur a fait le choix de conserver la langue initiale de Burroughs, jusque dans ses fautes d’orthographe et de grammaire, ses trous de mémoire et ses égarements toxicomanes.
Source : Thierry Robillard pour Sida Info Service
William S. Burroughs
Né à Saint-Louis en 1914, mort en 1997 à 83 ans. A la fin de ses études, il émigre à New York, plonge sciemment dans le monde de la pègre et devient intentionnellement héroïnomane. Parallèlement, à l’université de Columbia, il fait la connaissance de Ginsberg et de Kerouac. Vers 1950, Burroughs se met à écrire. Il tue sa femme accidentellement et s’éclipse en Amérique du Sud.
En 1954, il s’installe à Tanger qu’il ne quittera qu’en 1964. Ses intoxications se font de plus en plus aigües. Après sa désintoxication entreprise à Londres, il se met à écrire beaucoup : Le Festin nu, La Machine molle, Le Ticket qui explosa, Nova express, Les Derniers mots de Dutch Schultz, Le Job, Les Garçons sauvages...
C’est en 1975 que Burroughs est reparti vivre à New York, où il est devenu une des « stars » de la « scène new-yorkaise ».
Source : Editions Christian Bourgois
« Des Cités de la nuit écarlate aux Garçons sauvages, du Ticket qui explosa à Parages des voies mortes, l’univers halluciné de Burroughs nous infecte. Androgynie plus qu’homosexualité, biopolitique et expériences limites plus que drogues, virus mortel, désir mortifère de la vitesse qui pousse ses personnages à jouir en mourant. Et, sur tout cela, le contrôle informatique de l’Etat : Burroughs est mort mais il rêve encore, et nous sommes ses cauchemars. »
Les Inrockuptibles















