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Malaisie et Singapour San Francisco : Gavin le héro, Gwen la martyre
Ma semaine à San Francisco
par  Frédéric Gloor, le lundi 26 juillet 2004, vu 4271 fois
Tags : - USA

Voilà maintenant plus de sept mois que Fred et Bruno voyagent sur la planète. Voici le récit de la semaine la plus gay, vécue a San Francisco fin juin 2004.

Lundi

Dix heures d’avion au-dessus du Pacifique : l’arrivée sur la côte californienne nous aura valu une journée complète de voyage depuis l’île de Fidji. Il est presque huit heures du soir, nous nous installons dans l’hôtel réservé sur Internet sur la cinquième avenue. Il semblait bien central sur le plan, mais le quartier aux alentours semble sinistre : des clochards marchent comme des zombies, les rues sont presque désertes. Nous rejoignons Market Street à quelques blocs de là. Tous les dix mètres, deux drapeaux gay sont disposés de part et d’autre de la grande avenue. Est-ce un état de fait ou simplement un présage de la Pride qui aura lieu dans moins d’une semaine ? Le Virgin Megastore est encore ouvert. Nous entrons y faire un tour : un rayon “gay pride” a été installé à l’entrée. On y trouve les CD de George Michael ainsi que le dernier de Britney Spears. On trouve également des dizaines de livres et des magazines gratuits que je m’empresse de ramasser. J’aurai de la lecture avant de dormir. C’est étrange une grande ville le soir. Elle semble désertée. C’est à se demander si elle n’est pas abandonnée. Des clochards déambulent de manière étrange. J’en surprends un en train de faire des appuis faciaux au milieu du trottoir en baragouinant des propos que lui seul doit comprendre. De nombreux groupes de Blacks peuplent les rues. Ils ne semblent pas très accueillants et je me dis qu’il vaut mieux éviter leur contact. J’avais imaginé San Francisco comme Auckland, mais en beaucoup plus grand ou comme Bangkok, mais en moins nerveux : cela ne ressemble à rien de tout ça. On passe devant un Tea room qui propose des affiches de films pornos de toutes sortes. Un gorille garde l’entrée. Je crois que je suis dans un mauvais film. Cette ville me fait peur et n’a pas le charme que je lui avais supposé. Il est tard, nous rentrons à l’hôtel et nous plongeons dans un sommeil salvateur.

Mardi

Trois stations de métro plus loin, les drapeaux gay flottent toujours sur Market Street. Dans la station, des petites publicités mettent en garde contre un virus sexuellement transmissible et meurtrier, d’autres annoncent une manifestation : « Mon père est allé à la Gay Pride et m’a ramené un autre père ». Des terrasses de café créent une atmosphère paisible. Une publicité au format mondial vantant un site Internet gay est placé au dessus d’une maison. Un peu plus loin, un drapeau gay géant flotte juste au-dessous de la double montagne que j’identifie être Twin Peaks. Nous nous engageons dans Castro Street. Un ancien théâtre à l’architecture « début du siècle » raffinée domine au sommet de la rue : Castro Théâtre. Un festival de film LGBT s’y tient. Nous achetons nos entrées pour un film en début de soirée : Adored, journal d’une porno-star. Des pharmacies, des librairies, des petits restos, des sex-shops et des cafés : Castro est un monde en soi, tout est gay. Nous prenons place dans un café situé a une intersection et offrant des parois vitrées idéales pour les voyeurs. Le café est imbuvable, le serveur est dragueur mais c’est avec arrogance qu’il se prendra deux dollars de pourboire sans nous demander notre avis. Il est temps d’aller chez le coiffeur : la dernière coupe date de Kuala Lumpur il y a deux mois. En me lavant les cheveux, le coiffeur me demande si nous sommes venus pour la Pride.

Le quartier est plus agréable que celui de la cinquième avenue. Nous partons à la recherche d’un hôtel. Pour la première fois dans l’histoire de notre voyage, ce n’est pas avec un guide de voyage comme le Lonely Planet que nous menons notre recherche, mais avec un guide gay de la ville. Deux heures plus tard, nous avons parcouru le quartier dans tous les sens et... c’est complet pour le week-end de la Pride : les habitués ont réservé à l’avance. Nous trouvons finalement un petit hôtel tenu par une famille indienne. Le déménagement est prévu pour demain matin.

Il est bientôt l’heure d’aller au cinéma, mais nous découvrons qu’une file de presque cent mètres s’est déjà formée devant le cinéma Pacifique. L’attente se fait en lisant un livre. Habitué au chaos de la foule qui se précipite dans la salle, je m’étonne devant autant de civilité. La salle du théâtre est à la hauteur de la bâtisse. Le plafond aux courbures sensuelles est orné de moulures et de peintures. La salle est pleine. Des hommes pour l’écrasante majorité. Un fort bruit de discussions mêlé à l’agitation bourdonne dans la salle. Un organiste joue sur un petit orgue placé sous l’écran. Une ambiance de fête règne dans la salle. Applaudissements et cris ponctuent la présentation. Au terme du film, l’acteur-réalisateur italien répond aux questions banales des spectateurs.

Une assiette mexicaine et nous reprenons le métro pour notre hôtel.

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Mercredi

Gros bagages sur le dos, nous émigrons dans l’hôtel à deux pas de Castro. Pas question de ce ghettoïser pour autant : nous repartons à la découverte de la ville. De Powell nous prenons l’historique Cable Car pour le port Fisherman’s Warf. Nous parcourons à pied le quartier Russian Hill. Je me demande si Barbary Lane est quelque part par ici. J’imagine croiser Madame Madrigal sorties des Chroniques de San Francisco. Assis à une terrasse de café, nous ressentons pour la première fois cette atmosphère de grand village : une très grande ville, mais des gens qui s’arrêtent pour se parler et échangent quelques mots comme s’ils se connaissaient.

Une adresse avait éveillé notre curiosité : un peep show avec spectacles gay live. Nous entrons au Nob Hill Theatre et prenons place dans la salle. Sur la scène, deux hommes se livrent à un spectacle pornographique, érection en moins. Après une dizaine de minutes, ils se jettent dans l’assistance et dansent comme un théâtre de marionnettes lorsqu’ils sentent un dollar glisser dans leurs chaussettes. De gros messieurs au physique peu avenant en ont pour leur argent.

Il est presque minuit. De retour, nous faisons encore une halte au Safeway, supermarché ouvert 24h sur 24. Les clients poussent leurs caddies entre les larges rayons, mais semblent plus intéressés aux autres clients qu’aux étalages : c’est un véritable lieu de drague, un terrain de chasse nocturne ouvert à tout le monde.

Jeudi

Au programme aujourd’hui : escalade de Twin Peaks. Du haut des collines jumelles, nous admirons un panorama sur la ville, le Golden Gate au nord, les Russian Hill parcourues hier, le quartier des affaires avec ces quelques grattes-ciels, Castro et son gay flag géant... cette ville est gigantesque.

Vu à une fenêtre d’une petite maison : un dessin d’enfant avec la légende « Kids support gay marriage ».

Nous traversons un petit jardin dédié aux victimes gay des nazis. Le Jardin du Triangle Rose est minuscule, mais à sa place pour que la mémoire n’oublie pas.

En fin de journée, nous faisons une pause au Twin Peaks Café, au sommet de Castro Street. C’est un bar branché pour une clientèle un peu plus âgée. Le café est plein à craquer. Nous trouvons deux petits espaces et saisissons au vol quelques bribes de discussions politiques engagées entre un vieux monsieur soigné et une lesbienne activiste anti-bush.

Un seul sauna se trouve à proximité du quartier gay. Nous décidons de nous relaxer un moment au Eros. À l’entrée, le réceptionniste nous demande de lire attentivement le règlement sur un panneau. Une dizaine d’interdictions tournant autour du sexe non protégé. La règle est stricte : si on baise sans capote, on est viré pour au moins six mois. Nous devons signer un papier, remplir une carte de membre et pouvons enfin accéder aux vestiaires. Première surprise : les toilettes n’ont pas de porte ; les douches non plus mais cela semble moins anormal. Le Eros se vante d’avoir un sauna « européen » – ce qui ne semble pas être le cas des quelques autres établissements. Je comprends qu’il s’agit d’un hammam. C’est dans une lumière peu tamisée que des clients font connaissance entre eux. À l’étage, on tourne sans fin entre les quelques emplacements assis et les lits à deux étages. Pas de cabine fermée : les clients baisent devant tout le monde comme dans un grand dortoir sans chambre individuelle.

La loi états-unienne est stricte depuis l’apparition de l’épidémie de sida et un très grand nombre de saunas ont dû fermer, notamment à San Francisco. À l’heure actuelle, les autorités sanitaires procèdent à des contrôles réguliers. Un sauna new-yorkais, à Manhattan, a dû fermer cette année. Des clients ont été découverts en train de s’adonner à un rapport non protégé. Au Eros comme ailleurs, on contrôle et on sévit si des risques sont pris.

Lu dans un des magazine gay gratuit : au moment où tout le monde se répand en hommages au président défunt Ronald Regan, il est aussi bon de rappeler que cet homme est responsable de milliers de morts pour avoir fermé les yeux de nombreuses années sur ce qu’on appelait encore «  la peste gay ». Le président Reagan a expressément refusé des crédit à la santé en matière de prévention lors des premières années du sida.

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Vendredi

Nous attendons le tram. À côté de nous, un homme lit un journal gay gratuit qu’il vient de prendre dans une caissette publique. Nous partons à la recherche d’une voiture de location. Avis est un des partenaire de la Pride et a annoncé que leurs contrats d’assurance couvraient « le partenaire domestique ».

Assis un peu plus tard devant un café dans le quartier des affaires, deux clochards nous accostent et nous demandent spontanément si nous sommes venus pour la Pride. Ils se sont vantés d’avoir déjà participé aux dix dernières éditions. Je trouve dans un magasin de journaux le dernier Têtu et feuillette l’actualité gay française.

En fin de soirée, nous retournons au Castro Theatre pour le film de Bruce Labruce Raspberry Reich. Comédie pornographique révolutionnaire, voilà un film qui ne se prend pas au sérieux mais qui me fait réfléchir (j’en parlerai certainement dans un prochain texte). Le réalisateur est présent et reçoit une ovation. Dans la salle, toujours le même public : des hommes gay de plus de 30 ans.

Nous faisons un dernier tour de quartier. Les rues sont envahies de jeunes gays fashion. Pour la première fois depuis longtemps, je sens que je suis observé et jugé. Dans mes habits de voyageur, je fais tache et on me le montre. Nous n’essayons même pas d’entrer dans un des bar-disco gardés par des physionomistes costauds. Dans la foule de ce vendredi soir à Castro, nous nous retournons sur un couple spécial : des hétérosexuels.

Samedi

Castro est envahi ce matin de touristes fraîchement débarqués. Sous les collines jumelles de Twin Peaks, un triangle rose géant a été peint sur l’herbe. Un quatuor mixte (2 gays et 2 lesbiennes) se produit devant Castro Theatre. Leurs T-shirts laissent entendre qu’ils ont fait le voyage pour participer a la Pride.

La Pride a débuté au Civic Center (quartier des administration communales). C’est là-bas que s’est établi le « village gay » le temps de la manifestation. Des centaines de stands s’y tiennent : des stars du porno aux végétariens, il y en a pour tous les goûts. Je signe la pétition demandant que les scouts soient ouverts aux homos.

Pendant ce temps, Market Street a été fermée à la circulation dans la zone proche de Castro. Sur la route, les « Dykes » ont garé leurs « bykes » et s’en sont allées festoyer dans la rue : c’est la Lesbian Pride, on ne peut plus passer nulle part. Demain, c’est la grande Pride pour tout le monde. Nous renonçons à participer à une soirée : demain il faudra se lever tôt, la manifestation débute à 10h.

Dimanche

Lire le compte rendu.

Lundi

Une semaine s’est écoulée. De mon premier malaise dans cette ville, les premières heures à mon arrivée d’avion, je finis par ne plus vouloir partir. Aujourd’hui, nous faisons notre lessive dans une laverie et passons quelques heures dans un café équipé de postes Internet. Je me promène dans les rues, achète un livre, je me sens chez moi. Demain nous prenons la route pour Yosemite, Las Vegas, le Grand Canyon. Dans le désert, nous écouterons le CD des remixes de Mylène Farmer que j’ai trouvé au Virgin Megastore : c’est sexy le ciel de Californie.


À lire la semaine prochaine : San Francisco, le héros et la martyre.