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International
Argentine : Le Sénat approuve la loi sur le mariage homosexuel Zimbabwe : le président Mugabe contre les droits des homosexuels (...)
Mariage et adoption en Argentine :
le récit d’une « révolution » par Daniel Borrillo
par  la rédaction, le vendredi 16 juillet 2010, vu 132 fois

Nous vous l’annoncions ce matin, l’Argentine a ouvert la nuit dernière le mariage aux couples de même sexe. Après 15 heures de débats houleux, les sénateurs argentins ont voté en faveur du mariage et de l’adoption pour les couples homosexuels, faisant de leur pays le premier d’Amérique latine à accorder ce droit. Cet événement historique est la preuve, s’il en fallait, du pouvoir de la volonté politique.

Le juriste argentin Daniel Borrillo, maître de conférences à l’Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense et auteur notamment du Droit des sexualités (Puf, 2009), avait été sollicité sur cette question par les instigateurs de la loi. Il a donc suivi de près les débats. Fier de la position que vient de prendre son pays, il raconte dans une interview à Yagg cet événement historique et analyse son impact.

Comment s’est déroulé ce vote ?

La présidente argentine Cristina Kirchner avait inscrit l’ouverture du mariage aux couples homosexuels dans sa plateforme électorale, elle a donc fermement tenu cet engagement électoral et en a fait un engagement très personnel.

Le projet s’est fait en coordination avec la fédération LGBT argentine, qui regroupe les principales associations du pays, afin de le définir. Pour les associations comme pour la présidente, la décision était claire : il ne fallait pas créer un pacs ou une union civile mais bel et bien ouvrir le mariage aux couples homos. Et c’est cela qui a créé une division, d’abord au sein des députés puis des sénateurs. Beaucoup préféraient une alternative au mariage, une union civile, pour ne pas avoir à se confronter à l’église catholique.

Il y avait trois positions différentes parmi les sénateurs : ceux favorables à l’ouverture du mariage, ceux favorables à une union civile, et ceux fermement contre tout type d’union. Cristina Kirchner, elle, ne voulait pas de ce compromis. S’en sont suivi trois mois de débats au sénat avec de très fortes pressions de l’église catholique et des évangélistes.

On a assisté à ce combat terrible, hier encore, lors de ce vote. Et on ne pouvait absolument pas prévoir le résultat, on ne savait vraiment pas du tout ce qu’il pouvait se passer. Mais il y a eu des manœuvres politiques vraiment intéressantes. La présidente est notamment partie en Chine avec deux sénatrices qui étaient contre pour qu’elles ne puissent pas voter. L’engagement de Cristina Kirchner s’est aussi fait sentir lors d’un discours spectaculaire, deux jours avant le vote, dans lequel elle comparait les arguments de l’Église à ceux employés lors de l’Inquisition.

La loi a également bénéficié du fort soutien de son mari, Néstor Kirchner, qui l’a précédée à la présidence du pays. Celui-ci a passé la nuit dernière à appeler personnellement tous les sénateurs qui étaient défavorables à cette loi pour obtenir leur soutien.

Tous les deux se sont vraiment engagés personnellement de façon spectaculaire. Tous les partis de gauche ont voté pour et l’Argentine est devenue le dixième pays au monde à ouvrir les droits au mariage. Mais l’Argentine n’a pas seulement adopté le mariage, le pays a également adopté tout le reste, le droit à l’adoption, à la procréation médicalement assistée, à l’héritage… L’égalité totale sur tous les droits sociaux et patrimoniaux.

Quelle est la réaction de l’opinion publique ?

Les derniers sondages montraient que, dans les grandes villes, la population argentine était majoritairement favorable (60 à 65%) à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Et environ 80% de la population argentine habitent dans les grandes villes. Les sondages montraient aussi de forts écarts d’opinion selon les tranches d’âge, les jeunes étaient environ 80% à y être favorables. L’opinion publique était en revanche un peu moins favorable au droit à l’adoption par des couples homosexuels.

Les médias ont également joué un grand rôle dans cette acceptation. Les journaux ont tout de suite soutenu l’ouverture au mariage, même les plus conservateurs. Un journal de droite, équivalent au Figaro en France, a même proposé dernièrement plusieurs tribunes très favorables sur ce sujet. La presse a vraiment été d’un précieux soutien.

De nombreux artistes ont également fait campagne pour cette loi. Ricky Martin, par exemple, a envoyé des messages pour encourager cette décision et a proposé d’organiser des concerts, si la loi passait, pour féliciter le premier pays d’Amérique latine à adopter l’ouverture du mariage.

Les intellectuels étaient aussi très favorables. La présidente a d’ailleurs beaucoup mobilisé des juristes, des sociologues et des intellectuels, d’une façon générale, sur cette question.

Mais d’un autre côté, il y avait de très fortes pressions de l’Église. Et les groupes conservateurs ont tenté de mobiliser la population, surtout dans les petites provinces. Contrairement à la Chambre des députés, la Chambre des sénateurs représente les régions. C’est-à-dire qu’une petite région, peu habitée, souvent beaucoup plus conservatrice et où l’Église a beaucoup plus de pouvoir, a autant de poids dans ce vote qu’une région de grandes villes. Rien ne garantissait que cette loi soit adoptée au sénat.

Sans l’action directe et ferme de la présidente et de son mari, les choses auraient probablement été plus incertaines. Les associations LGBT argentines sont aujourd’hui extrêmement reconnaissantes de l’engagement du couple.

Quelle va être la portée de ce vote dans le reste de l’Amérique latine ?

Cela aura certainement beaucoup de poids en Amérique latine. Notamment grâce au Mercosur [Communauté économique des pays de l’Amérique du Sud, équivalent de l’Union Européenne en Amérique latine, ndlr]. Dans ce traité est inscrit le principe de libre circulation des citoyens des pays membres du Mercosur et des membres de leur famille.

Le fait qu’un pays-membre reconnaisse le mariage d’un couple de même sexe va pousser les autres à s’adapter à cette nouvelle situation. Si l’Argentine reconnaît un mariage, le Brésil sera obligé de l’admettre, pour la libre circulation des citoyens argentins qui viendraient s’installer au Brésil, par exemple, ou de citoyens brésiliens qui choisiraient de se marier en Argentine.

La ville de Mexico avait déjà autorisé le mariage des couples de même sexe mais cela avait une portée limitée à la ville. Cette décision n’avait pas un caractère national et ne pouvait donc pas être opposée au niveau international. Cette fois-ci, la portée est universelle, elle peut être présentée au niveau international, dans des tribunaux et des institutions internationales.

Et puis, pour l’image de l’Argentine, le message est très fort également. Buenos Aires bénéficiait déjà d’une image très gay-friendly. Elle était perçue comme « la » ville LGBT d’Amérique latine. Aujourd’hui, cette image positive est renforcée par cette décision.

Cette loi a été débattue un 14 juillet : certains hommes politiques argentins ont tenu à faire le parallèle avec la Révolution française, prenant la France en exemple, et parlant de cette loi comme d’une véritable révolution. J’espère que la France fera de même et reprendra cet exemple argentin.

Source : Yagg.