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Parler d’homosexualité dès l’école maternelle : une nécessité
par  la rédaction, le jeudi 18 février 2010, vu 407 fois
Tags : - Homophobie - Ecole

Depuis 2008, les circulaires de rentrée, qui fixent chaque année les priorités de la politique éducative, rappellent la nécessité de lutter à l’école " contre toutes les violences et toutes les discriminations, notamment l’homophobie ". Pourtant, face à la possible diffusion dans des classes de CM1 et de CM2 d’un court-métrage d’animation parlant d’homosexualité, Le Baiser de la lune, Monsieur Chatel (Ministre de l’Education Nationale) a tenu à préciser les limites de cette mission : elle ne saurait concerner l’école primaire et commencerait au collège pour se poursuivre au lycée.

Parler d’homosexualité à l’école maternelle et élémentaire serait selon lui prématuré et relèverait d’une initiative privée que ne saurait cautionner l’éducation nationale. L’actuel ministre se démarque donc des instructions données par son prédécesseur qui englobaient dans ce combat l’ensemble de l’Ecole, avec une majuscule, sans créer de distinction entre les niveaux d’enseignement. Il méconnaît également d’autres textes officiels qui, tels que celui publié au Bulletin officiel du 2 novembre 2000, inscrivaient la lutte contre l’homophobie " à l’école, au collège, et au lycée " dans le cadre de l’éducation à l’égalité des filles et des garçons par l’intermédiaire de la lutte contre les stéréotypes de sexes. Ces injonctions contradictoires nécessitent donc certains rappels :

  1. La lutte contre l’homophobie, conformément aux instructions officielles de l’éducation nationale, concerne tous les niveaux d’enseignement et commence dès la petite section de l’école maternelle. Néanmoins, elle ne saurait prendre dans l’enseignement primaire la même forme qu’au collège et au lycée. Elle n’implique pas nécessairement de parler de sexualité mais nécessite de diversifier les modèles proposés aux élèves. Les agencements familiaux, sexuels et sentimentaux actuels sont beaucoup plus nombreux et complexes que ceux qui leurs sont communément proposés comme des horizons de vie souhaitables.
  2. Interroger les stéréotypes de sexes comme le demande la "Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif" de 2006 ne peut se faire sans questionner l’injonction à l’hétérosexualité qu’ils véhiculent. Un petit garçon ne fera pas nécessairement sa vie d’adulte avec une femme, une petite fille n’est pas tenue d’espérer un prince charmant. Pourtant les histoires racontées en classe envisagent rarement d’autres possibles. Diversifier les représentations que l’on propose aux élèves est donc là aussi primordial.
  3. La lutte contre l’homophobie dès les premiers niveaux d’enseignements est d’autant plus nécessaire qu’il y a potentiellement dans chaque classe des garçons ou des filles qui aimeront un jour de manière définitive ou occasionnelle quelqu’un de leur sexe. On évalue en général entre 5 % et 10 % le pourcentage d’homosexuels ou de lesbiennes dans une population donnée. A l’échelle d’une classe de trente élèves, cela représente entre un et trois enfants ou adolescent-e-s amenés un jour à se qualifier ainsi. La prévalence du suicide chez les jeunes homosexuel-le-s implique que l’homosexualité soit banalisée dès le plus jeune âge. Sinon, comment éviter qu’un adolescent attiré par une personne de son sexe ne se perçoive comme marginal ?
  4. Il n’est pas nécessaire de comprendre le sens d’une insulte pour qu’elle soit efficace. Il arrive que des élèves d’élémentaire mais aussi de maternelle utilisent le terme "pédé" afin de blesser un camarade. Certes les enfants ne connaissent pas toujours la signification des mots qu’ils emploient mais ils saisissent très bien qu’ils désignent un comportement humiliant et répréhensible. Celui ou celle qui se découvre ou se découvrira homosexuel-le n’a pas besoin d’avoir été lui ou elle-même insulté-e pour intérioriser cette honte.
  5. La lutte contre l’homophobie ne se limite pas à la condamnation des insultes ou des remarques homophobes. Réagir à des propos injurieux est une obligation de tout éducateur et de toute éducatrice mais ne saurait suffire. Il faut cesser de présenter l’hétérosexualité comme étant la seule sexualité normale, naturelle et légitime. Cela implique d’utiliser en classes des situations quotidiennes souvent nombreuses, comme lorsqu’un élève dit à un-e camarade qu’un garçon ne peut pas être amoureux d’un garçon ou une fille embrasser une fille.
  6. Il n’est pas nécessaire de demander une autorisation aux parents d’élèves pour aborder ces sujets en classe. Il est toutefois possible de les informer qu’ils le seront au cours de l’année scolaire. Des parents ne sauraient soustraire leur enfant aux enseignements obligatoires : la lutte contre les discriminations racistes, antisémites, sexistes et homophobes fait partie des missions de l’école républicaine au même titre que l’apprentissage de la lecture et du calcul.
  7. La lutte contre l’homophobie ne s’ajoute pas à l’ensemble d’un programme d’apprentissage déjà chargé mais s’intègre aux enseignements traditionnels. Un livre comme L’Heure des parents, de Christian Bruel, en montrant différentes formes de schémas familiaux, est un formidable support pour une séance de langage en petite section. Camélia et Capucine, d’Adela Turin, conte de fées atypique, se prête volontiers à une analyse littéraire en CM2.
  8. Tout comme parler du fait religieux n’implique pas de faire la promotion du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, évoquer l’homosexualité en classe ne peut s’apparenter à du prosélytisme et ne saurait influencer de manière néfaste le développement de l’enfant. Il s’agit simplement de proposer aux élèves des outils pour comprendre le monde qui les entoure, de leur apprendre la tolérance et le respect, valeurs constitutives de l’école républicaine, et de leur permettre de se projeter, d’une manière adaptée à leur âge, dans leur vie future.

Gaël Pasquier est directeur d’une école maternelle et doctorant en sciences de l’éducation.

Source : Le Monde

Photo : La classe d’une école de village en Suisse, en 1848 (peinture d’Albert Anker, 1896)