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Culture
Parlez-vous gay ?
par  Frédéric Gloor, le samedi 28 mai 2016, vu 2567 fois
Tags : - Littérature

Lorsque, au terme de ses études de Lettres, Steven Derendinger a dû choisir un sujet de mémoire, l’idée lui est venue de s’intéresser à l’insécurité linguistique que pouvaient ressentir les gays. Existe-t-il un « parler gay » qui identifierait la sexualité du locuteur ? Les gays se sentent-ils plus mal à l’aise que les hétéros au moment de prendre la parole ? Entretien avec l’auteur de cette étude, nouvellement licencié en linguistique.

Un langage gay ?

Qu’implique l’homosexualité d’une personne ? On s’est souvent demandé s’il existait un look gay ou une attitude Queer, mais on peut également s’interroger sur le langage. À l’époque – pas si lointaine – où il fallait cacher sa différence à tout prix, nombre d’homosexuels utilisaient un langage spécifique composé de termes que seuls eux comprenaient. Des enquêtes sur le langage gay ont alors été effectuées aux États-Unis. Les résultats de ces recherches ont été réunis dans des dictionnaires, tels que The Queen’s Vernacular de Bruce Rodgers (publié en 1972), qui contient plus de 12 000 mots spécifiques, ce que certains ont vu comme la preuve de l’existence d’une sous-culture homosexuelle. Parallèlement, d’autres chercheurs ont constaté l’utilisation excessive des formes du féminin pour se référer aux gays masculins. Un langage gay fondé sur l’autodérision est également né des stéréotypes qui les dénigraient.

GayRomandie : Un langage homo, n’est-ce pas la preuve de l’impossibilité de s’adapter à la société et la volonté de rester dans un ghetto ?

Steven Derendinger : Il faut faire attention aux termes utilisés. On ne peut pas parler de langage gay. Chaque groupe social développe ses propres codes linguistiques. Les médecins utilisent un langage spécifique sans pour autant qu’on le définisse comme une langue à part et détachée de la langue maternelle du médecin. De plus, parler de langage gay reviendrait à dire que chaque gay le comprendrait par défaut. Ce qui est loin d’être le cas, et ce qui remet également en question la notion de communauté homosexuelle. La réalité homosexuelle est heureusement diversifiée et compte des membres de chaque classe sociale et de formation différente, etc. Imaginer un langage gay revient à entrer dans une perspective essentialiste qui tend à croire que le langage des hommes, des femmes, et aussi des homosexuel(le)s est de l’ordre de la génétique et non du social. On n’ose alors imaginer les dérapages. Rappelons, en guise d’exemple, qu’un certain Otto Jesperson (1922) pensait que le langage des femmes était, pour des raisons génétiques, moins développé que celui des hommes. Il conseillait à toute personne désireuse d’apprendre une langue étrangère de lire des romans écrits par des femmes, ceux-ci possédant un vocabulaire plus accessible. Le fait que certains gays se côtoient dans des bars ou autres établissements et développent un vocabulaire spécifique n’est donc pas la trace d’une volonté de rester dans un "ghetto". Ce genre d’innovation linguistique est propre à chaque groupe social. Au contraire, les gays semblent bien s’adapter à la société (du moins en Suisse). Ils travaillent comme tout le monde, sortent comme tout le monde et développent, une fois de plus, comme tout le monde des signes linguistiques et autres codes renvoyant à leur identité personnelle et de groupe. La notion de "ghetto" est peut-être née d’un fantasme qui tend à croire que les gays ne voient exclusivement que d’autres gays, s’habillent gay, mangent et dorment gay. L’idée qu’il existerait un langage gay ne fait que renforcer ce fantasme. En revanche, il existe une insécurité linguistique homosexuelle poussant certains gays à dissimuler leur sexualité au travers de stratégies linguistiques. Ainsi, s’il faut parler de langage gay, je dirai que c’est un langage stratégique visant à dissimuler son orientation homosexuelle, ce qui n’existe pas chez les hétérosexuels. D’où la notion de « coming out » pour les homosexuels tandis que l’hétérosexualité s’entend par défaut. Cette insécurité linguistique est finalement le résultat d’une société « hétérocentrique » et homophobe qui, elle, semble incapable de s’adapter et d’accepter la réalité homosexuelle.

G. Les gays et les lesbiennes parlent-ils « la même langue » ?

S. D. : Chaque groupe social innove : Une fraction de lesbiennes utilise également un langage spécifique au groupe qu’elles côtoient tandis que d’autres s’en tiennent à la langue standard. Si la question porte sur une différence qui serait plus de l’ordre de la masculinité et de la féminité, il faut alors se tourner vers la littérature traitant des différences de langage entre hommes et femmes. La bibliographie est longue et l’encre coule à ce sujet depuis les années 1970. L’ouvrage qui semble avoir le plus marqué les esprits doit être « Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus », qui est une forme de concentré vulgarisé sur la question des différences linguistiques entre hommes et femmes. Ce qu’il y a néanmoins d’intéressant dans l’ensemble de ces ouvrages, c’est que tous définissent les différences dans une dimension hétérosexuelle. Il existe des études comparant le parler des hétéros avec celui des homos, mais leur but est d’y découvrir un langage propre aux gay ou lesbiennes. Aucune étude ne semble avoir cherché, à ma connaissance, si la variable « orientation sexuelle » pouvait présenter des différences linguistiques entre hommes et femmes en général.

L’insécurité

La présentation de soi est une des fonction implicite du langage. « Une personne ne se comportera pas de la même manière avec son patron qu’avec des amis autour d’une table », souligne Steven. Un homosexuel cherchant a préserver l’invisibilité de sa différence appliquera diverses stratégies tendant à dissimuler ce qui, dans son imagination, fera de lui au travers de la langue un gay. Tirant des parallèles avec les recherches de Pascal Singy sur l’insécurité linguistique des Vaudois face aux Parisiens et d’Anne-Marie Houdebine sur l’accent géographique, Steven Derendinger s’intéresse dans son mémoire à l’insécurité linguistique des homosexuels masculins.

G. : En présentant ta recherche, ne crains-tu pas de stigmatiser une nouvelle fois les homosexuels ?

S. D. : Non, elle cherche au contraire à libérer les homosexuels de ce stigmate. Ce sont nos sociétés hétérocentriques et homophobes qui stigmatisent les homosexuels. D’où la volonté de certains gays de dissimuler leur sexualité en contrôlant leur parler aussi bien lexicalement que prosodiquement (accentuation, hauteur de la voix, etc) et d’échapper ainsi aux conséquences de ce stigmate. Ma recherche montre donc les pressions et les influences qu’exercent ces sociétés sur les homosexuels. Fort heureusement pour les gays et les lesbiennes, l’homosexualité est un stigmate invisible contrairement aux femmes (inégalités hommes/femmes) ou aux personnes de couleur, par exemple, qui voient leurs stigmates ancrés dans leur intégrité biologique. C’est cette invisibilité qui a permis le développement de diverses stratégies de dissimulation. Mon mémoire constate donc une insécurité chez certains homosexuels et l’énergie investie pour répondre à cette insécurité. Ce travail encourage indirectement les homosexuels à parler librement et favoriser de cette manière la visibilité homosexuelle. Constatant enfin l’ampleur de l’énergie investie pour contrer cette insécurité, on est en droit de se demander dans quelle mesure cette énergie est nécessaire et n’est pas le résultat d’une insécurité frisant, dans certains cas, la paranoïa.

G. Tu cites : « Il a un bon accent de chez nous qui ne fait pas tapette du tout ». Peut-on imaginer à l’inverse une insécurité linguistique chez un homo a l’accent du terroir se plongeant dans le milieu gay ?

S. D. : Je ne peux pas répondre catégoriquement à cela. Si un gay développe une insécurité au sujet de son accent du terroir dans le milieu gay, milieu qui se trouve généralement dans les villes (Lausanne et Genève), je me pencherais plutôt sur l’étude de Pascal Singy pour y dégager des éléments de réponse. Ce dernier s’est intéressé à l’insécurité linguistique des Vaudois. Il se base sur la notion de centre/périphérie, et constate que certains habitants des régions francophones périphériques présentent une insécurité linguistique face aux habitants des grandes villes, perçues comme centre géographique, culturel, médiatique et économique. Cette notion de centre/périphérie peut être appliquée à toutes les échelles. Ainsi, un Lausannois peut développer une insécurité linguistique face à un Genevois ou à un Parisien, qui représentent l’un le centre économique, culturel, économique et médiatique de la Suisse romande et l’autre le centre de la francophonie. De même qu’un habitant de Moudon peut craindre d’être la risée de ses camarades lausannois par son accent peut-être un peu plus prononcé. Il y a de fortes chances que notre gay à l’accent du terroir soit insécurisé par son appartenance géographique périphérique plutôt qu’à une différence de parler spécifiquement gay. Pascal Singy relève en revanche que l’accent vaudois est perçu par les hommes de la petite bourgeoisie comme un signe de virilité. On appelle cette notion « le prestige latent ». Un accent « bien de chez nous » peut donc jouer en la faveur de notre protagoniste du terroir, celui-ci pouvant être un vecteur de séduction mettant en avant une forme de virilité.

G. : Un écrivain francais, se référant à Oscar Wilde et à la littérature gay, expliquait que depuis que la censure ne frappe plus comme avant, les auteurs n’ont plus besoin de recourir à des stratégies dissimulatives, ce qui crée des oeuvres moins riches. Peut-on craindre qu’avec la banalisation de l’homosexualité le « parler gay » qui tend vers le raffinement ne disparaisse au profit d’un « parler beauf », sorte de nivellement vers le bas ?

S. D. : (Rire) Cette question est fortement chargée d’imaginaire linguistique. On ne peut pas parler de nivellement vers le bas, cela impliquerait une pseudo supériorité du parler des gays face à celui des hétéros, ce qui n’est absolument pas démontrable. La banalisation de l’homosexualité libérera, au contraire, bien des homosexuels qui ne supportent plus le poids du silence et de la dissimulation. Elle apportera aussi un enrichissement à la langue. On y entendra des hommes parler d’amour au masculin et des femmes au féminin en toute liberté et sans que ça ne choque qui que ce soit. N’oublions pas toutefois que le parler gay est un parler stratégique de dissimulation. Sur d’autres plans, il ne présente pas de différences particulières avec celui des hétéros. Si les auteurs littéraires regrettent ces stratégies qui rendaient leurs œuvres plus riches, ils devront alors chercher d’autres moyens pour les maintenir aussi riches. C’est la réinvention de soi et la capacité à se renouveler dans son style qui fait le bon écrivain.


Illustration : drapeau de la francophonie (puisqu’il n’existe de drapeau de la langue gay...).

Lire également article de 360°.

Un exemplaire du mémoire de Steven Derendinger est disponible dans la plupart des associations gay et lesbiennes de Suisse romande.