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Queer, le droit à l’ambiguïté
par  la rédaction, le dimanche 24 octobre 2010, vu 306 fois

Madonna l’est. Et le cinéaste David Cronenberg aussi mais pas de la même manière. Qu’est-ce que ça veut dire « être queer » ? A la fois mouvement philosophique et apanage de stars (David Bowie, Lady Gaga ou Freddy Mercury)...Marie-Claude Martin et Jonas Pulver ont enquêté

Prononcer « kouïr », à l’anglaise, ou « kvér », version germanique. Un mot d’aujourd’hui, cinq lettres cool, tendance. On les utilise à tort et à travers pour clamer son ouverture d’esprit, pour qualifier ces films – à l’affiche en Suisse romande – qui jouent sur la confusion des genres. Kaboom, par Gregg Araki, grande bacchanale universitaire où filles et garçons s’essaient à toutes les configurations des corps. Les Amours imaginaires de Xavier Dolan, dans lequel trois jeunes adultes s’adonnent au mélange des sentiments. Ou encore Tout va bien, The Kids are all right, chronique d’une famille homoparentale à deux mamans et deux enfants.

Confortable par son utilisation passe-partout, le queer se cabre dès qu’on essaie de le fixer. A la fois mouvement philosophique et apanage de stars (Madonna, Lady Gaga ou Freddy Mercury), mode de vie et stratégie de déconstruction, action politique de type guérilla et outil critique, le queer incarne l’une des dernières utopies des sociétés postindustrielles. Et s’il est compliqué de le définir, c’est que le queer, justement, se méfie de la définition qui entraîne l’idée du classement, de la catégorie, du cloisonnement, autant de tiroirs nécessaires à l’établissement de la norme. Essayons quand même.

  • Refus de la binarité

On pourrait dire : refus de la binarité, et plus particulièrement de celle induite par le tout-puissant archétype hétéronormatif du couple homme-femme. Refus, donc, de la binarité des genres, et de ce qu’ils supposent d’assignation à des rôles précis, au profit de postures fluides, mouvantes, aptes à se réinventer au gré des mises en scène de soi. Le queer, c’est aussi le rejet du communautarisme, « le besoin de transversalité entre les minorités, qu’il s’agisse des fémi­nistes, des migrant(e)s, des homosexuel(le)s, bisexuel(le)s, transsexuel(le)s, personnes intersexe, ou encore des prostitué(e)s », relève Pierre Lepori, rédacteur en chef d’Hétérographe, Revue des homolittératures ou pas :. Etre queer, c’est prendre part à l’alternative, à la marge dans son acception la plus large. C’est investir une forme de contre-pouvoir.

  • De l’injure à la revendication queer

Pour saisir combien le queer est d’abord un acte de résistance, il faut revenir à la nature insultante du terme, apparu au XVIe siècle chez les Anglo-Saxons, et porteur dès le XIXe de discrimination envers les hommes jugés efféminés. Dans les années 1980, les activistes féministes et/ou homosexuel(le)s se réapproprient le mot dans un geste de subversion, comme pour se défaire du poids des traditions et des usages sociaux.

Les racines du mouvement résident dans une volonté de contourner l’assise machiste du pouvoir, telle qu’elle a été documentée par les philosophes Michel Foucault et Jacques Derrida. Mais si les fondations du queer sont connectées aux penseurs français du XXe siècle, son développement et son rayonnement sont à chercher du côté du féminisme américain des années 1980.

Une décennie plus tard, plusieurs chercheuses dont Eve Kosofsky Sedwick, Teresa de Lauretis, Gayle Rubin ou Judith Butler – auteur du fameux Gender Trouble – opèrent la transition entre la French Theory de Foucault et Derrida et la Queer Theory , pendant intellectuel et académique du mouvement queer.

  • Le féminisme à l’épreuve du queer

Est-ce la rupture avec le féminisme ou, au contraire, sa revitalisation ? La question divise. Le queer en tout cas conteste deux visions du féminisme, l’une essentialiste qui voudrait qu’il existe une nature féminine spécifique et forcément différente ; l’autre universaliste qui pose que tout ce qui est bon pour une femme blanche l’est forcément pour toutes les autres. La question du foulard a consommé la rupture entre queer et universalistes tandis que l’analyse de la prostitution et de la pornographie sépare les différentialistes des post-féministes queers. Les premières, convaincues de l’existence d’une identité « femme », s’opposent à ces pratiques qu’elles jugent avilissantes et qu’elles perçoivent comme des outils de domination masculine. A l’inverse, désireuses de sortir de la litanie victimaire, les queers prônent l’inclusion de toutes les sexualités et le droit d’avoir tous les goûts, y compris ceux qui flirtent avec la violence.

Pourquoi ? Parce que le queer, plutôt qu’une identité, est avant tout le démantèlement de l’identité, dans l’idée que ce n’est pas le genre qui définit les pratiques sexuelles, affectives, ou amoureuses, mais l’infinité des pratiques et des comportements qui démontre l’infinité des genres, dans une alchimie de tous les possibles. En ce sens, le queer porte autant sous sa bannière l’héritage gay, lesbien, bi, trans et intersexe que l’affirmation d’autres modes d’être et d’interagir comme la métrosexualité, l’asexualité ou encore le bondage et le sadomasochisme. Bref, tout ce qui échappe au straight, qu’il soit hétéro ou homo.

  • La performativité du genre

Ce qui est en jeu ici, c’est le refus de tout naturalisme, avec le souci de distinguer sexe, genre et sexualité, jusque dans la remise en cause de ce qui distingue biologiquement les hommes et les femmes. Nulle vérité en la matière, mais des critères de perceptions catégorielles qui se heurtent aux réalités hormonales et chromosomiques : on dit qu’entre 1,5 et 4% de la population porte des caractéristiques physiques de l’autre sexe (notamment la combinaison de chromosomes XXY, propre aux personnes intersexe). A ce titre, la philosophe Beatriz Preciado n’a eu de cesse d’illustrer ces conditions limites, en absorbant pendant 236 jours des doses de testostérone. Ce qui lui fait dire au terme de son protocole que « le genre peut-être défini comme un processus de répétition régulée de type performatif ». Le « c’est une fille »/« c’est un garçon » au-dessus du berceau lance déjà le programme d’assignation.

Sans aller jusqu’à ces extrêmes, le jeu autour des codes du genre a produit une esthétique queer, dont le principe réside dans la parodie, le décalage, le truc un peu tordu qui permet de dévoiler l’artifice de ce qui est censé être normal. Le queer n’est pas une inversion mais une subversion.

Réfuté en tant qu’essence, le genre se transforme ainsi en performance sociale, en théâtre du moi. Chaque matin – ou chaque nuit – est l’occasion de se réinventer, de se sculpter, et de façonner son rapport à soi-même. L’expansion d’Internet n’est pas étrangère aux développements du queer. Quel meilleur écrin que les blogs pour capturer les états d’âme de l’instant ? Le Web recèle ainsi des plasticien(ne)s, penseurs et artistes prompts à exacerber la multitude des genres et des individus.

  • Individualisme exacerbé ou outil critique de la société

De fait, ce qui constitue la force du queer contient aussi sa faiblesse potentielle. Poussée à son paroxysme, cette exaltation des individualités remet en cause tout mouvement communautaire, pour aboutir éventuellement à une abstraction du passé, et de l’avenir. Ainsi, d’une pensée d’extrême gauche quasi anarchiste, le queer dans sa phase la plus liquide virerait à l’ultralibéralisme sauvage. « Ces derniers jours, tout est tellement étrange que le bizarre est devenu la norme », dit le personnage principal de Kaboom. Le film montre des universitaires aux mœurs décloisonnées qui s’engagent dans une délirante course contre les conventions. Ici et maintenant. Les filles et les garçons, les deux à la fois. « No future ».

Mais cette posture est un leurre. Par définition, le queer ne supporte aucune généralisation et perd sa pertinence s’il est appliqué à la majorité. Il reste une position de la frange, qui ne trouve sa nécessité et sa justification qu’à travers une condition minoritaire. Il souffre donc de ses utilisations toujours plus larges, par exemple dans la mode et le show-biz, qui le réduisent à une tendance et diluent sa force. « Queer n’est pas simplement synonyme de libre amour dans une approche un peu New Age du terme, dit Pierre Lepori. Il propose une attitude méfiante face aux catégories que nous subissons. Le queer a toujours une composante militante, une volonté de déconstruire. »

A travers lui, le questionnement du genre se transforme en appareil d’exploration, qui déboîte l’identité au sens large, qu’elle soit sexuelle, raciale, nationale, voire religieuse. Le queer est avant tout un outil critique, une lunette servant à déconstruire ce qui est donné comme naturel, évident, incontestable, mais qui n’est que le produit d’un système. Par le biais des comportements, la pensée queer incarne l’absolue nécessité de guetter et de remettre en question la norme comme instrument de domination.

Source : Marie-Claude Martin et Jonas Pulver pour Le Temps

Photo : Extrait de la vidéo « Normal Work » (2007) des artistes Pauline Boudry et Renate Lorenz. (J.-C. Ducret, Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne)


Sexualité : « Aussi politique que la guerre »

Cynthia Kraus, UNIL et traductrice de « Gender Trouble »

« Pourquoi la sexualité est-elle le nerf de la guerre d’un point de vue queer ? Parce que les questions sexuelles sont aussi politiques que la guerre comme le disait l’anthropologue et féministe Gayle Rubin dans un texte précurseur de la théorie queer (Thinking Sex, 1984) et ce, avant que le viol ne soit reconnu comme une arme de guerre. En s’intéressant à des pratiques jugées anormales, perverses, pathologiques ou menaçantes – bondage, SM, pornographie, pédophilie, multipartenaires, prostitution ou sexualités dites à risque – Rubin montre que les inégalités sexuelles ne se réduisent pas aux inégalités de genre. Ces pratiques dépassent largement le clivage hommes/femmes et hétéro/homo, et ont en commun de provoquer « des paniques morales ». Ces paniques ont une fonction politique : hiérarchiser les sexualités, des groupes sociaux, et régir par là les aspects sexuels et non sexuels de la vie en société.

Rubin nous met en garde : chaque fois qu’on légifère ou sanctionne une « mauvaise sexualité », ce sont toujours aussi d’autres formes de sexualité et des questions non sexuelles qui sont visées. Dans la panique des « tournantes », par exemple, le viol collectif a été construit comme un crime typique des jeunes garçons issus de l’immigration, associant à tort immigration et criminalité, violence masculine et cultures non occidentales.

Travailler à partir des marges et des déviances pour montrer combien les définitions de l’humain, du bien, du sain, du normal, de la nation même en ont besoin, c’est très queer. Comme de rendre visible le travail paradoxal de ces normes pour mieux les déstabiliser, les détourner et ouvrir de nouvelles possibilités.

La vigilance queer porte sur tout ce qui tend à se fixer, se fermer, s’imposer, se naturaliser. C’est une pensée vouée au renouvellement constant sous peine de perdre son sens. De fait, le queer est toujours en crise. »

Source Marie-Claude Martin pour Le Temps