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Littérature
Julien, toi qui préfère les hommes Que sais-je de l’homophobie ?
Stéphane à visage découvert
par  Frédéric Gloor, le dimanche 26 janvier 2003, vu 267 fois
Tags : - Littérature - Conférence - Coming-out

Licencié en droit, le genevois Stéphane Riethauser ne travaille pas au service juridique d’une grande entreprise et encore moins une administration. Sensible depuis de nombreuses années aux droits et à l’absence de droits des homosexuels, il a organisé son premier débat public sur le sujet dans le cadre de l’Association Européenne des Etudiants en droit en 1995 : "Mêmes droits pour couples de même sexe". En 1996 il publie quelques articles pour les magazines Dialogai-Infos et Têtu avant de s’envoler pour New-York où il travaille dans la maison d’édition alternative The New Press, puis est engagé pendant un an par le Gay, Lesbian, and Straight Education Network (GLSEN), une organisation qui lutte contre l’homophobie en milieu scolaire. Il a la chance de devenir l’assistant d’une figure de proue du mouvement gay aux Etats-Unis : Kevin Jennings, Executive Director du GLSEN.

De retour en Suisse depuis l’été 1998, il travaille comme professeur de français dans une école privée et comme journaliste au Magazine 360° . Membre du comité de Pink Cross pendant deux ans, il prend la tête de la Commission "Jeunesse et Ecole" qui met en place un programme d’actions visant à sensibiliser les responsables de l’éducation aux conséquences négatives de l’homophobie dans toutes les écoles de Suisse. En 1999, le grand public le découvre en juillet lors de son discours à la Pride de Fribourg, puis en septembre dans le magazine culturel Viva de la TSR dans le cadre de l’émission Conquérir sa différence. Devenu porte parole gay, il fonde Lambda Education et donne des conférences et des séminaires de sensibilisation à l’homophobie dans les établissements scolaires de Suisse romande. En septembre 2000, il publie A visage découvert aux Editions Slatkine, un livre de portraits de jeunes gays et lesbiennes de Suisse romande. La richesse de cet ouvrage et la sensibilité qu’il contient en fait en quelques mois un livre de référence. Traducteur de films documentaires étrangers pour les émissions Confidentiel et Temps Présent de la TSR, photographe indépendant, il contribue également à deux ouvrages à paraître prochainement en francophonie : le Dictionnaire des Cultures Gay et Lesbienne (Editions Larousse) et le Dictionnaire de l’homophobie (Editions Stock).

- Voilà plusieurs années que tu es "actif" dans la défense des gays et des lesbiennes. Tu as été membre de Pink Cross avant d’orienter plus spécifiquement vers les problèmes d’éducation à l’homosexualité. Qu’est-ce qui te motive pour t’investir dans ce domaine ?

L’éducation est un domaine qui m’a toujours intéressé. C’est l’une des clés essentielles de l’épanouissement individuel et une question politique et sociale cruciale. J’ai enseigné comme suppléant dans les écoles primaires du canton de Genève pendant mes années d’études. Peu après mon coming out, je me suis engagé dans le mouvement de défense des gays et lesbiennes en organisant un débat sur les droits des couples de même sexe à l’Université de Genève en 1995 et en rédigeant des articles pour Dialogai Infos, Têtu, et plus tard 360°. A New York, où j’ai vécu deux ans, j’ai eu la possibilité de combiner ces deux intérêts en travaillant pour une association de lutte contre l’homophobie en milieu scolaire, GLSEN . En revenant en Suisse, j’ai voulu faire bouger les choses. Je suis entré au Comité de Pink Cross et avec d’autres personnes, nous avons fondé la Commission Jeunesse et Ecole, dont j’ai été le coordinateur pendant deux ans, avant de créer Lambda Education . J’ai toujours pensé que les problèmes d’homophobie et de racisme en tout genre peuvent être résolus par l’éducation. N’ayant pas bénéficié de soutien ni de références durant mon adolescence, j’ai toujours voulu venir en aide aux jeunes gays et leur donner les moyens de s’épanouir.

- Gagnes-tu ta vie avec Lambda Education ?

Lambda Education est une entreprise en raison individuelle à petit budget et à vocation sociale qui est financée par les conférences et les ateliers que je donne régulièrement et par la vente du livre A visage découvert. Je suis actuellement à la recherche de soutien financier pour animer le site web de Lambda qui vient d’être refait à neuf. En parallèle, je gagne ma vie en traduisant des films documentaires pour la TSR et en produisant et réalisant des films de commande pour des privés.

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A visage découvert - Couverture

- A visage découvert que tu as publié en 2000 a été un grand succès et reste aujourd’hui une référence. Ce livre a-t-il aidé des personnes dans leur coming out ?

A visage découvert a été le premier livre à traiter de l’homosexualité sans tabou en Suisse romande. J’ai été étonné par l’accueil très chaleureux dont il a bénéficié tant auprès de la presse que du public. Ce livre a aidé beaucoup de jeunes et de moins jeunes dans leur processus de coming out, les témoignages et les photos ont servi de référence et de soutien, voire de déclic pour certains. En outre, il a aussi permis à de nombreux parents et amis de gays et de lesbiennes de se faire une image positive de l’homosexualité. De plus, il est réjouissant de constater que de nombreuses bibliothèques scolaires ont acheté A visage découvert et ont ainsi permis à leurs élèves d’avoir accès à des témoignages de jeunes gays et lesbiennes, chose encore impossible il y a quelques années.

- Que sont devenus les protagonistes de ce livre ? Leur visage découvert publié à grande échelle a-t-elle changé le cours de leur vie ?

Sans vouloir répondre à leur place, je sais que la parution du livre a été un événement important dans le parcours de la plupart des garçons et des filles qui ont témoigné. Pour l’anecdote, le livre a été à l’origine de la formation d’un couple, tout comme il a permis à certains de mieux s’affirmer vis-à-vis de leur entourage et de la société.

- Tu donnes des conférences sur l’homosexualité. Quel est le public devant lequel tu dois faire face ?

Je suis régulièrement invité à parler de l’homophobie et de ses conséquences néfastes par diverses institutions. La demande provient essentiellement du personnel enseignant et para-scolaire (profs, infirmières, éducateurs, médiateurs, etc.) mais aussi d’écoles secondaires et de foyers qui souhaitent que j’intervienne directement auprès des élèves. S’il y a souvent une certaine appréhension au début, l’accueil est toujours extrêmement positif. Ceci dit, les réticences sont encore grandes à parler d’homosexualité et d’homophobie dans la plupart des écoles de Suisse romande. Il y a peu de directeurs et de professeurs qui sont véritablement conscients des problèmes d’homophobie, et s’ils le sont, ils manquent parfois de courage pour entreprendre quelque chose de concret pour y remédier. Chacun attend de l’autre qu’il fasse le premier pas.

- On lit dans l’histoire que l’homosexualité a été alternativement acceptée et interdite. Si on considère que nous sommes dans une période qui s’ouvre, n’as-tu pas l’impression que notre société reste fragile et qu’à la vague homo-phile pourrait succéder une nouvelle vague homophobe conservatrice et répressive ?

Si l’amour entre personnes de même sexe cesse aujourd’hui progressivement d’être vu comme un crime, un péché ou une maladie mentale en Occident, si la population démontre une acceptation progressive de la réalité gay, lesbienne et bisexuelle, le combat pour la reconnaissance sociale et juridique est loin d’être terminé. Il demeure très difficile d’infléchir la courbe dessinée par plusieurs siècles de conditionnement hétérosexiste et de nombreux irréductibles bastions conservateurs subsistent. L’homophobie est toujours institutionnalisée à de nombreux niveaux, notamment dans le domaine de l’éducation, et la censure et la répression continue de sévir à travers le monde. Pourtant, l’amour homosexuel n’a jamais été aussi visible et accepté qu’en ce début de XXIe siècle. Puisse le mouvement d’ouverture gagner chaque jour encore des esprits. Car dans la dérive sécuritaire de l’après-11 septembre, la morale chrétienne, sexiste et impérialiste distillée par l’administration Bush, la politique de fer de Vladimir Poutine en Russie, l’Italie fascisante de Berlusconi, les pleins pouvoirs au régime conservateur de Chirac et les 20% d’électeurs d’extrême droite en France (même si Sarkozy a récemment affirmé qu’il entend lutter contre l’homophobie), ou encore l’intégrisme islamique qui gangrène de trop nombreux pays, associés à l’instabilité économique et l’explosion démographique, sans parler des guerres qui ravagent la moitié de la planète, la situation politique et sociale ne laisse rien présager de bon pour les minorités sexuelles, ni pour personne. Il faudra continuer de se battre pour préserver et solidifier nos droits et notre acceptation au sein de la société. Car au moindre problème, les homosexuel-le-s risquent fort d’être parmi les premiers boucs-émissaires sur la liste des fauteurs de trouble.