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La Mecque des gays est en Floride San Francisco parade
Thaïlande, un paradis fragile
par  Frédéric Gloor, le dimanche 30 mai 2004, vu 614 fois
Tags : - Thaïlande

Il est 8h30 au Babylone, le plus grand sauna de Bangkok et certainement le plus beau du monde. Le bain vapeur se vide, on ne trouve bientôt plus de place assise dans la cour intérieure aménagée en terrasse. Les clients, tous ceints de leur serviette autour de la taille, semblent attendre quelque chose. La musique s’arrête. Six femmes superbes entrent en scène et dansent sur un play-back de musique pop : grâce et esthétisme. Pour avoir assisté à quelques spectacles de transformistes en Europe, j’avoue n’avoir jamais ressenti une telle émotion devant tant de beauté, une sensualité fine sans une once de vulgarité.

Il flotte en Thaïlande une sensualité comme nulle part ailleurs. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne pas vibrer devant ces assauts de sourires dans ce monde où même les hétéros vous draguent pour le simple plaisir du jeu.

Ladies Boys

La société thaïlandaise semble bien accepter les transsexuels. Les Ladies Boys se croisent dans la rue ou travaillent dans les magasins sans que personne ne fasse de commentaire désobligeant. Le film thaïlandais Beautiful boxer – sorti en 2003 et primé au festival du film de Berlin – témoigne de l’histoire véridique d’un jeune de la province de Chiang Mai qui, pour aider financièrement ses parents commence une carrière de boxeur. La boxe violente ne l’intéresse pas jusqu’au moment où il découvre l’esthétisme qui peut se dégager de ce sport. Le film présente superbement la beauté des corps qui évoluent dans des paysages de forêts tropicales. Parallèlement aux championnats qu’il remporte, le jeune apprend à se maquiller et c’est avec fards à paupière et rouge à lèvres qu’il combattra. Devenu femme, il mettra un terme à sa carrière de boxeur. À l’issue d’un ultime combat avec une boxeuse japonaise, lorsque la boxe ne sera devenue que violence et show vulgaire, il confiera : « Je ne m’étais jamais senti comme une bête de foire auparavant ».

Des bars bien intégrés

S’il existe plusieurs bars et discothèques gay en Thaïlande, aucun ne ressemble à un ghetto, les publics s’y mélangent : gays, hétéros et Ladies Boys sont acceptés partout. Les publicités pour ces établissements ne se trouvent pas seulement dans les revues spécialisées mais sont présentes partout, notamment dans les magazines touristiques.

Deux ruelles sont particulièrement animées par les gays au centre de Bangkok. À Silom, la Soi 2 regroupe plusieurs discothèques et bars branchés. L’entrée de la ruelle est gardée : il faut présenter une pièce d’identité et être vêtu « convenablement ». La Soi 4, plus détendue, est composée de bars avec terrasses comme le Telephone, qui semble ne pas désemplir. En face se trouvent le populaire Balcony, animé par ses serveur habillés de la même façon, et un peu plus loin le Roxy, où fashion et confort font bon ménage. S’asseoir sur une de ces terrasses est un spectacle garanti tous les soirs de semaine. Entre ces deux ruelles se trouve la célèbre discothèque Freemans, qui, comme sa consœur, présente tous les soirs un show de transformistes.

Autant les Thaïs sont amateurs d’esthétisme, autant ils sont capables, pour faire rire et avoir du plaisir, de dépasser les limites. Les « Gogo-bars » peuvent sembler vulgaires au premier coup d’œil, mais leurs spectacles ne doivent pas être pris avec trop de sérieux. Ainsi une masturbation avec éjaculation live peut s’avérer être un spectacle très amusant (la palme des gogo-bars revient au Adam’s Apple de Chiang Mai).

Si les démonstrations d’affection en public étaient taboues il y a quelques temps encore – les amants étaient condamnés à de chastes salutations amicales lors de leurs retrouvailles –, on remarque de plus en plus de couples se tenant la main ou s’embrassant dans la rue.

Un paradis fragile

La Thaïlande tient à son indépendance et à sa spécificité. Elle est l’une des rares régions au monde à n’avoir jamais été sous l’influence directe d’un pays colon ou envahisseur. L’ouverture au tourisme de masse ces dernières décennies a cependant eu un effet dévastateur sur de grandes régions, défigurant de superbes paysages par la construction d’infrastructures hôtelières et modifiant les mentalités par l’arrivée de la pseudo-morale occidentale. Si la Thaïlande semble être un paradis pour les gays, il ne faut pas oublier qu’aucun droit particulier n’est entré dans le code civil et que la tolérance envers les homosexuels – sorte de contrat oral – pourrait disparaître très vite. Les Pride sont de joyeux carnavals qui plaisent à tout le monde, mais aucune association ne s’est créée pour revendiquer des droits sérieux.

La guerre contre la drogue déclarée par le gouvernement actuel est durement ressentie dans le milieu gay. En effet, il semble que les saunas aient été malmenés dans cette lutte : perquisitions pendant les heures d’ouverture, cabines cloisonnées de longues semaines et nouvelles lois interdisant la diffusion de films pornographiques. Récemment, un nouveau règlement oblige tous les établissements (bars et discothèques) à une fermeture anticipée à minuit.

Est-ce un hasard si quelques semaines après la publication dans le sérieux Bangkok Post d’une enquête sur la prostitution masculine, qui touche de plus en plus de jeunes thaïs en mal d’argent, le premier ministre a convoqué la presse dans le McDonald lors du premier jour de travail de sa fille, présentant ainsi des emplois « pour une jeunesse saine » ?