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International
L’homosexualité dans la société indienne Mais où sont les gays en Inde ?
USA - Mariage gay :
l’incontournable débat.
Schwarzie et Sullivan
par  Jean-Paul Guisan,  Steve , le dimanche 22 février 2004, vu 519 fois
Tags : - USA - Mariage

Ces dernières semaines, les choses se sont précipitées aux États-Unis, notamment avec la fronde du maire de San Francisco, qui a décidé d’autoriser les couples de même sexe à se marier, sans qu’on sache ce qu’il va advenir de ces certificats de mariage sur le plan de l’état de Californie. Depuis, plus de 3 000 couples ont afflué de tous les États-Unis pour se marier et le jeune maire hétéro (et marié) de San Francisco est devenu un héros...

Les mariages seront peut-être annulés, mais les images resteront. Comme l’a fait remarquer hier Andrew Sullivan, le monde entier a pu voir des milliers de personne faisant la queue pendant des heures pour un bout de papier peut-être sans valeur. Il n’y avait pas de provocation : juste une manifestation d’amour, avec des bouquets de fleurs et des habits d’apparat. Cette joie, ce bonheur qu’on pouvait lire sur leurs visages n’est malheureusement pas du goût de tous.

Désormais, en effet, tout le monde est sommé de prendre position sur le mariage gay : les juges sont saisis à intervalles réguliers dans divers états (et jusqu’à présent, ils confirment qu’exclure les gays du mariage relève de la discrimination), tandis que George W. Bush dit suivre de très près la situation et brandit la menace d’un amendement constitutionnel pour interdire le cas échéant les mariages homosexuels. Un tel amendement (qui nécessiterait les deux tiers des voix dans les deux Chambres du Parlement états-unien, plus l’approbation des trois quarts des Parlements des différents états de l’Union) scellerait dans l’airain le Defense of Marriage Act, loi fédérale adoptée sous Clinton en 1996 (et dont la constitutionnalité est maintenant remise en question), qui définit le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme. Le démocrate Kerry, probable adversaire de George W. Bush à la prochaine présidentielle, louvoie : non au mariage gay, mais oui à l’union civile et non à une législation fédérale ou à un amendement constitutionnel en la matière. Terminator n’est pas en reste, le gouverneur de Californie ayant récemment déclaré que ces mariages représentaient une menace pour l’ordre public. Même la communauté gay est divisée, certains estimant qu’exiger le mariage va faire capoter tout projet d’union civile et que lancer ce débat à la veille de la présidentielle est le meilleur moyen de rassembler tous les conservateurs autour de Georges W. Bush.

En Suisse, le pragmatisme veut que les gays aient (provisoirement ?) renoncé à parler mariage (en public) pour se concentrer sur le seul partenariat. Un référendum aurait en effet rapidement raison de toute velléité de mariage entre couples de même sexe…

Pour alimenter ou relancer la réflexion, Gayromandie publie ci-dessous une traduction maison d’un article d’Andrew Sullivan, publiciste états-unien devenu incontournable malgré le fait qu’il se revendique gay, catholique et conservateur (républicain).

Contrairement à toute attente, ce texte est touchant, émouvant, voire troublant. Même s’il parle de mariage avec un excès d’idéalisme, il pourra très bien servir dans l’argumentaire pour le partenariat quand il s’agira de convaincre la frange hésitante des électeurs non progressistes, ceux qui ne sont pas automatiquement acquis d’avance au partenariat, mais qui ne sont pas encore tout à fait enclins à le rejeter, si on sait parler à leur cœur. Surtout, Sullivan argumente à partir d’un point de vue conservateur sur le sujet – ce qui mérite bien le détour, si on veut être en phase avec la population.

Sullivan s’explique sur son attachement au mot « mariage »

Un plaidoyer conservateur pour le mariage gay

Enfant, je n’avais aucune idée de ce qu’était l’homosexualité. J’ai grandi dans un foyer traditionnel (classe moyenne catholique et conservatrice), où la vie était une affaire relativement simple : école, travail, famille. Bien que mes parents ne fussent pas universitaires, j’ai été élevé dans la perspective d’aller loin dans la vie. Mais une valeur centrale m’était par ailleurs inculquée : ce qui comptait, ce n’était ni la carrière, ni l’argent, ni la renommée. Ce qui comptait réellement, c’était la famille et l’amour qui y régnait. Le jour le plus important de ma vie, ce ne serait ni ma remise de diplôme, ni mon premier jour de travail, ni une augmentation, ni ma première maison. Le jour le plus important de ma vie serait le jour de mon mariage. Ce jour-là, tous mes amis et toute ma famille se réuniraient pour célébrer ce qu’il y avait de plus important dans la vie d’une personne : son bonheur. Et celui-ci passait par la capacité de fonder un nouveau foyer, de constituer une famille nouvelle mais reliée à l’ancienne, de trouver l’amour, qui relativise tout le reste.

En grandissant, j’ai découvert que je n’aurais sans doute jamais accès à ce bonheur. Je n’avais pas les mêmes sentiments que les autres garçons à l’égard des filles. Toutes les émotions, tous les rituels sociaux, tout ce qui fonde les liens de la vie hétérosexuelle des adolescents m’échappaient. Je ne savais pas pourquoi. Personne ne me l’avait expliqué. L’affection que je portais à d’autres garçons était à sens unique ; chaque fois que je me sentais tomber amoureux, ils le sentaient et le rejetaient. Je ne les en blâmais pas, de quel droit l’aurais-je fait ? Je m’entendais bien avec mes copains dans un contexte non émotionnel, mais quelque chose n’allait pas, quelque chose sonnait faux. J’ai fini par savoir presque instinctivement que je ne ferais jamais partie de ma famille de la même manière que mes frères et sœurs. L’amour qui existait en moi ne pouvait pas être mentionné, il était anathème. Je me souviens avoir écrit un jour dans mon journal intime que je jouais parfaitement mon rôle en société, mais que je n’avais pas de vie privée.

Je ne parlais jamais de ma vraie vie. Ne pouvant sortir avec des filles, je me suis plongé dans le travail scolaire, les débats d’idées, le groupe de théâtre, tout ce qui pouvait me donner une excuse pour ne pas me confronter à la réalité. Quand je considérais les années à venir, je n’arrivais pas à m’y projeter. Il y avait seulement un vide. Allais-je être seul toute ma vie ? Connaîtrais-je jamais, moi aussi, un jour qui serait le plus important de ma vie ? Ça me semblait impossible, nul, non avenu. Pour faire pleinement partie de ma famille, je devais d’une certaine façon ne pas être moi. C’est ainsi que, à l’image de nombreux autres adolescents gay, je me suis renfermé, devenant névrosé, déprimé, parfois proche du suicide. Nuit après nuit, je m’enfermais dans ma chambre avec des livres, alors que les autres garçons développaient les compétences nécessaires pour former de véritables relations, pour s’épanouir dans l’amour. Dans mon amour-propre blessé, j’ai même clamé mon rejet de la famille et du mariage. C’était la seule explication que j’avais trouvée pour justifier mon isolement.

J’ai mis des années à me rendre compte que j’étais gay, encore plus d’années à le dire aux autres et encore bien plus de temps à établir des liens affectifs durables avec un homme sous quelque forme que ce soit. Ma sexualité étant apparue dans la solitude (et sans aucun lien avec l’idée d’une relation affective), il m’a été difficile par la suite de rétablir une relation entre, d’une part, la sexualité et, d’autre part, l’amour et l’estime de soi. Et cela reste difficile. Mais j’ai persévéré, si bien que, peu à peu, chaque relation a duré plus longtemps que la précédente. J’ai dû attendre d’avoir une vingtaine voire une trentaine d’années pour apprendre ce que mes amis hétéros avaient découvert à l’âge de l’adolescence. Mais, même à cette époque, mes parents et mes amis ne m’ont jamais posé la question qu’ils auraient automatiquement posée si j’avais été hétéro : alors, quand est-ce que tu te maries ? Quand pourrons-nous célébrer l’événement, vous entourer et contribuer à votre installation ? En fait, personne, je dis bien personne, ne m’a posé la question à ce jour.

Quand les gens parlent du mariage gay, ils ne prennent pas le problème par le bon bout. Il ne s’agit pas de mariage gay : il s’agit de mariage, de famille, d’amour. Il ne s’agit pas de religion : il s’agit du livret de famille délivré par l’officier d’état civil. À l’intérieur de leurs congrégations, les Églises ont le droit (et elles doivent avoir ce droit) de dire non au mariage pour les gays, tout comme les catholiques ont le droit de dire non au divorce, qui reste une option civile. Les valeurs familiales ne sont pas simplement une façon de mener une vie heureuse et stable, elles sont une nécessité. Mettre les relations gay dans une autre catégorie (unions civiles, PaCS, etc.) peut répondre à des besoins pressants, mais en raison même de l’euphémisme, du statut distinct, elles dressent un mur entre les personnes homosexuelles et leurs familles. Elles rétablissent la barrière que beaucoup d’entre nous avons essayé faire tomber en y consacrant parfois toute une vie.

Pour moi, il est trop tard pour refaire le passé. Toutefois, avant toute autre considération, je veux penser à un jeune enfant, loin, tout là-bas. Si ça se trouve, il est peut-être en train de lire ces lignes. Je veux qu’il sache qu’il n’a plus besoin de choisir entre lui-même et sa famille. Je veux qu’il sache que l’amour qu’il éprouve est digne, qu’il a un avenir en tant que membre égal et à part entière du genre humain. Seul le mariage pourra le faire. Seul le mariage pourra le ramener parmi les siens.


Avec l’aimable permission d’Andrew Sullivan. Texte original paru dans Time Magazine de la semaine du 10 au 16 février 2004.

Source image : Reuters.
Source infos : Libération et Le Monde.

Nouvel article sur le sujet paru dans l’édition du 1er avril du quotidien Le Monde.