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Un garçon pas si stupide
Tête à tête avec Lionel Baier
par  Steve , le samedi 6 mars 2004, vu 713 fois
Tags : - Suisse - Cinéma

Après La Parade, documentaire relatant les remous de la Gay Pride à Sion, Lionel Baier nous revient avec un nouveau film, une fiction d’une heure et demie cette fois - Garçon stupide - sortie le 10 mars dans les salles.

Pour en savoir plus, l’équipe de GayRomandie a rencontré le jeune réalisateur pour un entretien entre six yeux.

Premier long métrage de fiction de Lionel Baier, Garçon stupide est interprété par trois jeunes comédiens. Dans le rôle principal, on trouve Pierre Chatagny, Loïc dans le film (au premier plan sur l’affiche).

Résumé

Entre le travail la journée, et le sexe consommé à la chaîne le soir, la vie de Loïc est réglée comme du papier à musique.

Mais un jour, il fera quelque chose d’exceptionnel, « de nouveau ». Le jeune homme ne sait pas encore quoi, mais économise déjà sur la nourriture en se coupant l’appétit à coup de cachets contre les maux d’estomac.

Il y a Marie aussi, l’amie d’enfance, celle chez qui Loïc va dormir après être allé rôder sur Internet, puis dans les rues de la ville. Celle dont Loïc est peut-être amoureux, « même si ce n’est que de l’amitié », celle qui en a assez d’être la maman, la grande sœur et l’infirmière. Celle que Loïc prendra alors « pour une pute ».

Mais tout cela va changer. Parce que Loïc va faire des rencontres : le type étrange du MacDo, d’abord, mais surtout Rui, le footballeur star de l’équipe régionale. Le jeune homme va changer, parce que Marie le forcera à aller plus haut.

Parce que Loïc n’est pas un garçon stupide…

Entretien

Après La Parade, Garçon stupide représente ton premier long métrage de fiction. Pierre Chatagny y joue pour la première fois devant une caméra. Le tournage s’est-il passé sereinement ? N’as-tu pas craint de prendre de gros risques ?

En fait, il n’est pas plus risqué de faire jouer un acteur amateur qu’un professionnel. Le problème que posait le rôle de Loïc, c’est qu’il a 21 ans et qu’en France, de toute façon, il n’y a personne de cet âge-là qui soit bankable, c’est-à-dire quelqu’un qui ait un nom suffisant pour rapporter de l’argent. Alors autant prendre quelqu’un qui n’a absolument aucune expérience.

L’un des avantages de travailler avec des amateurs, c’est qu’ils n’ont pas de « trucs » de théâtre et qu’on peut donc les plier au rôle, les surprendre, contrairement aux acteurs professionnels qui cherchent à connaître le personnage en posant des questions sur le script. Moi, je voulais que Pierre se laisse attraper par le film. Je l’ai fait jouer et apprendre son texte au jour le jour.

C’est donc loin d’être une complication. C’est plutôt une façon différente de travailler. Et c’est plus Pierre qui a fait preuve de courage : en tant qu’hétérosexuel, en effet, il peut être dangereux de jouer le rôle d’un homo qui s’envoie en l’air avec tout le monde, dans des scènes de cul assez crues. Un acteur qui cherche à faire carrière pourrait craindre d’être catégorisé dans ce genre de rôle.

L’affiche expose un jeune homme nu au premier plan. En arrière-plan se trouvent un garçon et une fille. Cette affiche annonce-t-elle la couleur du film ? Les tourments d’un jeune homme face au sexe et à sa sexualité ?

Peut-être pas les tourments. Ce n’est pas vraiment un personnage qui se cherche : il vit comme les garçons de son âge. Il est obsédé par plein de choses et agit de manière désordonnée, extrême et excessive.

La fille, c’est la nuance qui apporte un contrepoids à Loïc, un chien fou au début du film, incapable de discerner ce qui est de l’ordre de sa propre destruction et de celle qu’il fait subir aux autres.

Elle lui montre qu’on peut aimer, s’envoyer en l’air sans que ce soit méprisant et qu’on peut s’intéresser aux gens sans forcément coucher avec eux.

Loïc est peut-être amoureux de Marie ou peut-être a-t-il un respect fraternel pour elle. Il n’arrive pas à se décider : soit il s’agit d’une amie intime et il a un rapport d’intimité avec elle, soit une personne se glisse entre les deux et leur intimité s’efface.

Quant au garçon qui est derrière à gauche, sur l’affiche, c’est le footballeur que Loïc va admirer avant de perdre ses illusions sur le succès, la gloire et le regard des autres. Loïc va apprendre à regarder par soi-même.

Malgré ce que l’affiche semble suggérer, il ne s’agit pas d’une histoire de ménage à trois.

Dans quelle mesure ce film reflète-t-il une facette du grand public ? Y a-t-il une part de Garçon stupide en chacun de nous ?

Le film risque de rebuter une partie du public en raison du côté glauque du début. Notamment le milieu homo : les premières scènes de sexe sont tout sauf glamour et ne montrent pas une image très respectable des homosexuels. Elles sont un peu dures, mais elles existent et il n’y a pas à en avoir honte. Quant aux hétérosexuels, ce sont ceux qui ne sont pas au clair avec leur part d’homosexualité et leur rapport à l’analité qui risquent de se détourner du film.

Mais arrivé à la fin du film, on comprend qu’il est beaucoup plus complexe que de simples scènes de sexe : il parle des relations humaines, de la construction d’un regard, de la manière dont Loïc arrive à maturité.

On a tous été ou on est tous par moments des garçons stupides. On se dit souvent que l’adolescence est le pire moment de la vie, mais le personnage n’est jamais stupide : il est juste jeune. On a tous été jeunes, donc potentiellement stupides, ou compris comme tels. Et lorsqu’on regarde ça avec du recul, on a tendance à se dire que c’était de la bêtise, alors que moi, je pense que c’était simplement de la jeunesse. Tout le film nous montre que Loïc n’est pas stupide. L’immaturité n’est pas de la stupidité.

Tout le monde peut donc se retrouver dans le film. Peut-être pas dans les pratiques sexuelles, mais dans la tête de n’importe qui, le sexe est une obsession, le continent inexploré. Tout le monde a cette pulsion à un moment donné dans sa vie.

Loïc est-il finalement un enfant spécifique des années 2000 ? Si oui, en quoi consiste cette spécificité ?

Je ne pense pas que Loïc soit un enfant spécifique du 21ème siècle. La différence par rapport à 50 ans en arrière, c’est qu’avant, on vivait beaucoup dans le désir de l’expérience à venir, on fantasmait beaucoup en attendant que quelque chose se passe. Aujourd’hui, par contre, la génération des gens qui ont l’âge du héros vit ses expériences tout de suite. Ça ne veut pourtant pas dire qu’elle n’analyse pas ces expériences.

On entend souvent dire qu’il s’agit d’une génération perdue, mais c’est juste qu’elle vit l’expérience avant d’y réfléchir. Aujourd’hui, grâce à Internet, même à 16 ans, si on a envie de s’envoyer en l’air, il suffit d’aller chatter. Je ne dis pas que c’est bien, mais peut-être que par la suite ces jeunes construisent un discours là-dessus. Je ne crois pas que ce soit plus dangereux qu’avant. Les gens de 16 ans ont une conscience de la sexualité qui n’est peut-être pas forcément la bonne pour toute leur vie, mais elle est beaucoup plus présente que pour ceux de la génération précédente.

Ce qui m’a frappé chez Pierre, c’est sa maturité par rapport à sa sexualité, sa clairvoyance par rapport à ses fantasmes, à ce qu’il avait envie de faire avec des filles. Sur d’autres points, par contre, il se révélait touchant de naïveté, notamment sur le monde et les rapports humains.

J’étais moi-même beaucoup plus fleur bleue que lui à son âge. Peut-être que la particularité de Pierre, c’est cette clairvoyance sur le sexe, mais les préoccupations sont les mêmes : tomber amoureux, être aimé et aimer quelqu’un. Aujourd’hui, il y a juste des moyens pour aller plus vite dans ses démarches, mais c’est tout.

Dans un entretien précédent, tu disais que si tu devais un jour tourner un film pornographique, tu le ferais complètement. Or, Garçon stupide contient des scènes crues, sans pour autant être un film X. Tu te renies ?

Non, car ce n’est pas un film de cul, justement. Mais si un jour je devais tourner un film classé X, je le ferais franchement.

S’il y a effectivement des scènes crues dans le film, c’est parce qu’elles sont propres au personnage : le sexe est une part importante de sa vie et tout le reste du film est montré de façon très réaliste. Pourquoi dès lors suggérer les choses quand il s’agit de sexe ? Le sexe est un débat social qui ne touche pas plus à l’intimité que le travail à l’usine.

As-tu déjà de nouveaux projets en tête pour l’après Garçon stupide  ?

Oui, je suis en train de travailler sur trois projets, dont je ne parlerai évidemment pas pour ne pas me porter la poisse (rires).

Fiction ou documentaire, je n’ai pas de préférence : ça reste du cinéma. Mon travail, c’est de réaliser des films. À mon avis, il n’y a pas de nette démarcation entre la fiction et le documentaire, l’un est imbriqué dans l’autre.

Maintenant, il est vrai que certains sujets se prêtent mieux à l’un ou l’autre genre. J’aurais difficilement pu faire de la Parade une fiction : l’histoire serait apparue irréaliste, car la fiction est moins forte que la réalité. De même, Garçon stupide n’aurait pas marché en documentaire. Bien qu’il y ait des parties du film qui ressemblent à un documentaire, il s’agit d’une vraie fiction.

Mon projet le plus avancé est une fiction. L’homosexualité n’y sera peut-être pas représentée du tout, même si tout film a une part autobiographique.

Steve et Steven (sous le charme)


Ancien entretien de GayRomandie avec Lionel Baier sur La Parade.